Arjuna le blanc, le pur.

Arjuna le blanc, le pur.
Arjuna est un des héros de l'épopée du Mahâbhârata.

Arjuna dans le wayang kulit (théâtre d'ombres) javanaisFils du dieu Indra, il est aussi le troisième des cinq Pândava, les fils du roi Pându de Hastinâpura et de ses épouses Kuntî et Mâdrî.

Drona, le brahmane maître en art militaire, apprend à Arjuna les arts martiaux, en particulier l'archerie dont il devient expert et qui lui permet de gagner, lors d'un concours, son épouse Draupadî. Il épousera aussi Ulûpî, une princesse Nâga, Chitrângadâ, une princesse de Manipur et Subhadrâ, une s½ur de Krishna, l'avatar du dieu Vishnou, dont il est un ami proche. Dans l'épopée, qui se déroule tout le long de sa vie, Arjuna devient le plus grand guerriers de tous les temps, maîtrisant toutes les armes existant au monde, mélange d'Achille et d'Ulysse.

La Bhagavad-Gîtâ, un des textes majeurs de l'hindouisme, raconte une conversation entre Krishna et Arjuna.

Dans le village de Mahaballipuram se trouve un très grand bas-relief parfois appelé la Pénitence d'Arjuna.

Le nom d'Arjuna a été donné à un des temples du plateau de Dieng à Java en Indonésie.

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# Posté le samedi 11 avril 2009 07:51

Le Mahâbhârata, la grande épopée Hindouïste.

Le Mahâbhârata, la grande épopée Hindouïste.
Le Mahâbhârata (en sanskrit Mahābhārata, écrit महाभारत en écriture devanāgarī; littéralement « Grande humanité » traduit en « Grande Inde ») est une épopée sanskrite de la mythologie hindoue, analogue par sa taille (plus de cent vingt mille strophes) et sa portée religieuse à la Bible. Il est souvent considéré comme le plus grand poème jamais composé. Il comporte pas moins de 250 000 vers — quinze fois plus que l'Iliade — généralement partagés en vers ou çlôkas de 32 syllabes chacun, formant deux hémistiches de 16 (anustubh), partagés eux-mêmes en deux demihémistiches de 8 (pâda). C'est ainsi qu'étaient composés les vers épiques de la poésie sanscrite ou classique de l'Inde.

Le Mahâbhârata est un livre sacré de l'Inde, qui relate la « Grande Geste » des Bhârata, grand poème épique datant des derniers siècles avant l'ère chrétienne. C'est une saga mythico-historique, contant des hauts faits guerriers qui se seraient déroulés environ 2 200 ans avant l'ère chrétienne, entre deux branches d'une famille royale : les Pândava et les Kaurava. Le récit nous raconte les épreuves subies par les cinq frères Pândava et leurs cousins les Kaurava pour la conquête du pays des Arya, au nord du Gange, en Inde. C'est l'un des deux grands poèmes épiques de l'Inde, fondateur de l'Hindouisme avec le Rāmāyana. On peut penser que la date de l'épopée primitive du Mahâbhârata est bien antérieure au Rāmāyana, comme les faits eux-mêmes qui sont la matière de l'un et de l'autre poème.
L'origine de ces deux grandes épopées indiennes très anciennes, légendes superbes où s'affrontent les hommes et les dieux, est incertaine. Le Mahâbhârata est censé avoir été rédigé par Ganesh sous la dictée du sage Vyâsa. En réalité on ne sait s'il s'agit d'une oeuvre collective, revue et modifiée au fil des siècles (IV siècle av. J.-C. - IV siècle) ou celle d'un unique poète, composée dans un contexte particulièrement précis de l'histoire indienne. Ces deux points de vue opposés, et parfaitement défendables en l'absence de données historiques et scientifiques sûres, ouvrent à une compréhension globale de l'oeuvre radicalement différente. Dans l'hypothèse d'un poète unique, renforcée par l'incroyable unicité du récit et de son intrigue subtile (peut-être beaucoup trop pour un lecteur non-initié), l'épopée constituerait en partie une réponse face à la montée du bouddhisme après l'empire éphémère d'Aśoka (dynastie des Gupta), vers 300 av. J.-C., dans un contexte socio-politique en crise et bien précis dans le temps. Les prédications du Buddha rejettent en bloc les enseignements védiques et la société brâhmanique, menaçant la suprématie des brâhmanes. L'épopée illustre un drame cosmique, une perturbation du dharma, de l'ordre sociocosmique, que pourrait bien incarner le bouddhisme. Les références y sont constamment implicites tout au long du récit mais les interprétations, toutefois, se tiennent et, vu sous cet angle, sont logiques.

Le Mahâbhârata, dont tout Indien connaît l'histoire, reste très actuel, à tel point que pour les Indiens d'aujourd'hui les héros divins restent des exemples. Ainsi, si l'épouse de Râma, Sitâ, est le modèle de la femme fidèle, dans le Mahâbhârata, les femmes sont les égales des hommes, combattent à leurs côtés et ont leur franc parler.
Le Mahâbhârata narre l'histoire d'une guerre entre les Pândavâs (Pāndavās), les fils du roi Pându (Pāndu), et les Kauravâs (Kauravās), les fils du Roi Dhritarâshtra (Dhritarāshtra), le frère aîné et aveugle de Pându, tous de la caste des guerriers, les kshatriya, dans la région de Delhi. Le texte a probablement tout d'abord été une compilation d'histoires de dieux et de héros transmises oralement, représentées par des troupes de théâtres, contées par les prêtres et les sannyasins, les pèlerins, avant de trouver une forme écrite dans un sanskrit légèrement archaïque, dite « sanskrit épique ». Il a connu ensuite une adaptation dans les langues de l'Inde et s'est propagé dans l'Asie du Sud-Est avec l'indianisation de celle-ci. L'événement majeur du texte est l'apparition de Krishna (Krisna), le huitième avatar de Vishnou (Vishnu).

Mais le Mahâbhârata est un formidable recueil de mythes hérités de la tradition védique, insérés dans le récit sous forme de digressions interminables. A ce sujet on peut citer les récits cosmogoniques du "rishi" Markandeya qui préfigureront les Puranas, un "résumé" du Rāmāyana en 18 chapitres (le chiffre 18 occupant une place centrale dans toute l'épopée, elle-même subdivisée en 18 livres) et aussi les exploits du bouvier Krishna qui donneront corps à de nombreux poèmes souvent érotiques sur ses amourettes avec les Gopis .

Le Mahâbhârata est composé de dix-huit parva (chapitres ou livres) qui sont les suivants :

1. Adiparvan - Le Livre des Commencements
2. Sabhaparvan - Le Livre de l'Assemblée
3. Aranyakaparvan - Le Livre de la Forêt
4. Virataparvan- Le Livre de Virata
5. Udyogaparvan - Le Livre des Préparatifs
6. Bhismaparvan - Le Livre de Bhîsma
7. Dronaparvan - Le Livre de Drona
8. Karnaparvan - Le Livre de Karna
9. Sargarohanaparvan - Le Livre de Shalya
10. Sauptikaparvan - Le Livre de l'Attaque nocturne
11. Striparvan - Le Livre des Femmes
12. Santiparvan - Le Livre de l'Apaisement
13. Anusasanaparvan - Le Livre de l'Enseignement
14. Asvamedhikaparvan - Le Livre du Sacrifice royal
15. Asramavasikaparvan - Le Livre du Séjour en forêt
16. Mausalaparvan - Le Livre des Pilons
17. Mahaprasthanikaparvan - Le Livre du Grand départ
18. Svargarohanaparvan - Le Livre de la montée au Ciel

Au tout début du Mahâbhârata, au Livre I, « Le Livre des Commencements », dans la forêt Naimisha, un brâhmane de grande lignée, Shaunaka, réunit traditionnellement une session sacrificielle tous les douze ans. Un conteur se présente, et il va raconter pour la première fois en entier le grand récit du Mahâbhârata, tel qu'il l'a entendu de la bouche même de Vaishampâyana, le disciple de Vyâsa, lors du Sacrifice des Serpents ordonné par le roi Janamejaya. Il commence par raconter l'histoire des ancêtres de son hôte : Cyavana, l'ascète farouche rajeuni par les dieux, Pramadvarâ, l'Eurydice indienne, mordue par un serpent et sauvée de la mort par son époux Ruru.

L'un des épisodes du Mahâbhârata, la Bhagavad-Gîtâ (Le Chant du Seigneur), inclut dans le sixième livre, que l'on pourrait rapprocher de nos traités de chevalerie du Moyen Âge, est à lui seul un traité de la « Voie de l'Action », qui montre que la connaissance doit précéder toute action, et que, sans elle, l'action ne serait que vaine agitation. Chef-d'½uvre de la pensée hindouiste, il raconte les conseils moraux donnés par Krishna à Ajurna, qui se désespère de devoir participer à une bataille où beaucoup de ses amis et parents risquent de perdre la vie. C'est un texte fondamental pour connaître la vie de l'Inde classique et c'est aussi un exposé des idéaux hindouistes. La Bhagavad-Gita est aussi essentiel dans le yoga. C'est au coeur de celle-ci que Krishna transmet à Arjuna les différentes formes du yoga. La Mahâbhârata est comparé par deux ou trois écrivains à l'Illiade dans le sens où elle est aurait inspiré le livre grec. Vertains disent même que les dieux grecs viennent d'Inde. Ne retrouve-t-on pas le trident de Shiva au près de Zeus!
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# Posté le mercredi 18 février 2009 08:58

KamaSutra ou l'art de vivre l'amour...

KamaSutra ou l'art de vivre l'amour...
Le Kâmasûtra (du sanskrit कामसूत्र Kāmasūtra, composé de काम Kâma, «le désir», et de सूत्र sûtra, «l'aphorisme», soit littéralement «les aphorismes du désir») est un recueil indien écrit entre le IVe siècle et le VIIe siècle, attribué à Vâtsyâyana.

Le Kâmasûtra est un traité classique de l'hindouisme. Il a été traduit pour la première fois en anglais en 1876 par Richard Francis Burton. Mais le livre ne devint légal au Royaume-Uni qu'en 1963.
Le Kâmasûtra apporte des informations sur la vie privée dans l'Inde ancienne. Il évoque successivement "les trois buts de la vie", "les conseils de bon sens", "le comportement du citadin (नागरक वृत्त Nâgaraka vritta)", "le choix d'une épouse" (कन्यासम्प्रयुक्त Kanyâsamprayukta), "les devoirs et privilèges de l'épouse" (भर्य अधिकऋक Bharya Adhikarika), "les courtisanes" et "les méthodes occultes" (अउपनिषदिक Aupanishadika) en plus de toutes les pratiques plus directement liées à la sexualité (सम्प्रयोग Samprayoga). Comme tous les textes de l'Inde ancienne, l'ouvrage peut être également lu comme une allégorie de l'union (yoga) au Divin.

Souvent richement illustré de miniatures, il prodigue des conseils de séduction pour une vie harmonieuse dans le couple, notamment au travers de positions sexuelles (bien que les 64 positions aient fait la popularité de l'ouvrage, elles ne constituent toutefois qu'un chapitre du livre à proprement parler), destiné à l'origine à l'aristocratie indienne.

La Jayamangala (जयमन्गल) est un commentaire de l'ouvrage composé par Yashodhara.

Le Kâmasûtra, qui n'est donc pas seulement consacré au sexe, traite également d'un art de vivre qu'une personne cultivée se devait de connaître. Il aborde par exemple l'usage de la musique, la nourriture, les parfums...

À l'origine, le Kâmasûtra était essentiellement destiné aux hommes et aux courtisanes. Cependant, le livre donne aussi des conseils aux femmes et aux couples et indique que les hommes n'étaient pas tenus à la seule relation sexuelle, mais devaient aussi maîtriser les baisers, les caresses, les morsures et les griffures. Il décrit un certain nombre de positions, mais également le comportement à tenir par les partenaires pour laisser ensuite place à leur imagination...
À l'époque où l'ouvrage a été rédigé, la femme jouissait d'une certaine liberté. On trouve dans l'ouvrage les habituelles injonctions pour "l'épouse fidèle" qui s'occupe de la maison, mais elles côtoient d'autres conseils pour la séduction et la manière de tromper son époux. Le remariage des veuves, qui sera interdit plus tard dans l'histoire de l'Inde, est alors décrit comme acceptable. Le Sati (sacrifice de la veuve sur le bûcher de son mari) n'est pas mentionné dans l'ouvrage original et n'apparaît que dans les rédactions plus récentes..
Les courtisanes sont à l'image des geishas. Elles ont une place significative dans la société. Elles percevaient des sommes importantes pour leur art, qui incluait la danse et la musique. Ce sont les autorités britanniques qui interdirent ces "associations de prostituées" que l'Inde avait tendance à laisser pénétrer dans les temples où elles faisaient des offrandes importantes.
L'homosexualité féminine et masculine est un aspect jugé naturel de la vie sexuelle. Toutes les possibilités sexuelles, même celles qui seront jugées déviantes par la suite (voir le gouvernement de Jawaharlal Nehru et l'article 377 qui punit les rapports sexuels contre nature), sont énumérées dans l'ouvrage. On peut en voir également des sculptures sur certains temples comme celui de Khajuraho.

Le puritanisme plus récent de l'Inde est très contrasté avec la liberté décrite dans cet ouvrage. Même Mohandas Karamchand Gandhi avait envoyé certains de ses disciples détruire des statues dans quelques temples. Rabîndranâth Tagore fit mettre un terme à cette destruction.
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# Posté le lundi 16 février 2009 11:55

Voici un extrait des grandes paroles de ce saint prophète, Zarathoustra.

Voici un extrait des grandes paroles de ce saint prophète, Zarathoustra.
«Zarathoustra ne sera pas le berger d'un troupeau ni le chien du berger. Je suis venu détourner beaucoup de brebis. »

« Voici, je vous enseigne le Surhomme. Le Surhomme est le sens de la terre. Que votre volonté dise : Que le Surhomme soit le sens de la terre »

« Que chacun ait le droit d'apprendre à lire, cela gâte à la longue, non seulement l'écriture, mais encore la pensée. »

« Je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser. »

« Il fait nuit : voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.»

« Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi : ils troublent tous leurs eaux pour les faire paraître profondes. »

« Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l'être ! »

« La vie est une source de joie : mais pour celui qui laisse parler son estomac gâté, le père de la tristesse, toutes les sources sont empoisonnées. »

« Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontières ; il y en a toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus hautes : j'élève une chaîne de montagnes toujours plus saintes. »

« Avez-vous du courage, ô mes frères ? Êtes-vous résolus ? Non pas du courage devant des témoins, mais du courage de solitaires, le courage des aigles dont aucun dieu n'est plus spectateur ? »

« À présent tous les dieux sont morts - nous voulons que le surhomme vive. »

« Tu as fait du danger ton métier, il n'y a là rien de méprisable. »

« Je vous le dis : Il faut porter encore en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. »

# Posté le lundi 16 février 2009 09:34

L'Albatros, Les Fleurs du Mal II, par Charles Baudelaire.

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
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# Posté le mardi 17 février 2009 09:46

Hyperion le chef d'oeuvre de John Keats, jeune poète martyr du 19ème siècle...

Hyperion le chef d'oeuvre de John Keats, jeune poète martyr du 19ème siècle...
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# Posté le lundi 16 février 2009 10:10

Modifié le lundi 16 février 2009 12:00

Poème de Rudyard Kipling, "Si". Voici un poème magnifique de R. Kipling écrit pour son fils alors que celui-ci venait de s'engager dans l'armée Anglaise lors de cette fatale première guerre mondiale. Il ne sera jamais revenu, laissant son corps et son âme pour sa patrie et son peuple...

Poème de Rudyard Kipling, "Si". Voici un poème magnifique de R. Kipling écrit pour son fils alors que celui-ci venait de s'engager dans l'armée Anglaise lors de cette fatale première guerre mondiale. Il ne sera jamais revenu, laissant son corps et son âme pour sa patrie et son peuple...
SI...

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te remettre à rebâtir,
Ou perdre d'un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils

R. Kipling

# Posté le lundi 16 février 2009 09:28

Modifié le lundi 16 février 2009 12:33

Le taoïsme.

Le taoïsme.
Le taoïsme ( dào jiào « enseignement de la Voie ») est à la fois une philosophie et une religion chinoise. Plongeant ses racines dans la culture ancienne, ce courant se fonde sur des textes, dont le Dao De Jing (tao te king) de Laozi (Lao-tseu), et s'exprime par des pratiques, qui influencèrent tout l'Extrême-Orient. Il apporte entre autres :
* une mystique quiétiste, reprise par le bouddhisme Chan (ancêtre du zen japonais) ;
* une éthique libertaire qui inspira notamment la littérature ;
* un sens des équilibres yin yang poursuivi par la médecine chinoise et le développement personnel ;
* un naturalisme visible dans la calligraphie et l'art.
Ces influences, et d'autres, encouragent à comprendre ce qu'a pu être cet enseignement dans ses époques les plus florissantes.
Le terme « taoïsme » recouvre des textes, des auteurs, des croyances et pratiques, et même des phénomènes historiques qui ont pu se réclamer les uns des autres, répartis sur 2 500 ans d'histoire ; il est difficile d'en offrir un portrait unifié de l'extérieur.
La catégorie « Taoïsme » est née sous la dynastie Han (-200~200), bien après la rédaction des premiers textes, du besoin de classer les fonds des bibliothèques princières et impériales. Dào jiā ou dào jiào, « école taoïste », distingue à l'époque une des écoles philosophiques de la période des Royaumes combattants (-500~-220). École est ici à entendre dans son sens grec, voire pythagoricien, d'une communauté de pensée s'adonnant aussi à une vie philosophique ; n'y voir qu'un courant intellectuel est un anachronisme moderne. Mais cette école ne fut sans doute que virtuelle, car ses auteurs, dans la mesure où ils ont vraiment existé, ne se connaissaient pas forcément, et certains textes sont attribués à différentes écoles selon les catalogues. De plus, les auteurs réunis a posteriori sous la même rubrique "Taoïsme" peuvent avoir sur leurs orientations fondamentales des vues tout à fait opposées : le Laozi contient les principes d'une recherche de l'immortalité alors que le Zhuangzi la critique comme une vanité; le Laozi est en partie fait de conseils à l'usage du Prince alors que le Zhuangzi est très critique à l'égard de l'action politique, etc. Le Taoïsme est donc essentiellement pluriel.

Durant la période des Trois Royaumes (220~265), les termes dào jiā et dào jiào divergent, le premier désignant la philosophie et le second la religion. Car la catégorie a vite englobé des croyances et pratiques religieuses d'origine diverse, comme l'évoque Isabelle Robinet dans Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle : « ...le taoïsme n'a jamais été une religion unifiée et a constamment été une combinaison d'enseignements fondés sur des révélations originelles diverses [...] il ne peut être saisi que dans ses manifestations concrètes.
Le taoïsme est-il une philosophie ou une religion ? Les deux, peut-on dire. Il a en tous cas toujours eu des expressions intellectuelles tout autant que culturelles, mais en diverses proportions selon les époques, et surtout, les classes sociales. Le parti de cet article est d'abord de fournir quelques repères historiques sur le temps long. Sont évoquées les conceptions antiques du Zhuangzi (Tchouang Tseu) et du Dao De Jing (Tao Te King), car ces textes continuent d'inspirer la pensée chinoise, ainsi que l'occident, avec des thèmes comme le Dao, la critique de la pensée dualiste, de la technique, de la morale ; dans un éloge de la nature et de la spontanéité. On trouvera aussi un exposé sur les pratiques taoïstes, concentré sur le moyen âge chinois (les six dynasties, 200~400). La période permet de révéler des techniques mystiques, des idées médicales, une alchimie, des rites collectifs. Leur élaboration a commencé bien avant et s'est poursuivie ensuite, mais ce moment permet d'en offrir un tableau plus riche, et plus attesté. Il en résulte un panorama large, fondé sur des textes et des commentaires récents, afin que chacun puisse se faire son idée du taoïsme comme cela se fit par le passé, mais en privilégiant les sources les plus significatives, les plus évocatrices. Si le Taoïsme est une philosophie, ce n'est évidemment pas dans le sens où Socrate et les philosophes grecs peuvent l'entendre, car le mot même de philosophie, zhe xue, n'apparaît dans la langue chinoise qu'au détour des influences japonaises, au début du XX° siècle. Si la philosophie est une recherche de la vérité au moyen du verbe, du Logos, alors le Taoïsme n'est pas une philosophie car la vérité n'est pas son point de mire et le langage est loin d'être son instrument privilégié. Par contre, si le terme philosophie désigne un type de discours enveloppant une vision du monde (sens large), alors, bien sûr, le Taoïsme peut être considéré comme une philosophie. Dans de nombreuses polémiques actuelles qui agitent le monde sinologique, le terme de "philosophie" est utilisé comme faire-valoir ou comme repoussoir. Ainsi le philosophe Feng You Lan s'était vu reprocher de vouloir faire à tout prix de la pensée chinoise une philosophie, et plus récemment François Jullien s'est vu reproché de vouloir absolument séparer l'horizon chinois de celui de la philosophie. L'éclairage de la question dépend de la définition du terme philosophie à laquelle on s'adosse (sens étroit ou sens large). Il en va de même pour le terme religion qui est loin d'être univoque. Mais si l'on s'entend pour dire que le Taoïsme propose des exercices et un style de vie qui permettent de relier ou d'harmoniser le yin et le yang, la terre et le ciel, c'est-à-dire le visible et l'invisible, alors en ce sens, il peut être considéré comme une religion. Mais c'est évidemment là une réponse rapide qui fait abstraction des aspects complexes du terme religion qui enveloppe un réseau complexe de questions : problème de la transcendance, d'un rapport à un Dieu ou à des Dieux, problème de la révélation ou d'un accès à une vérité révélée, problème de sa dogmatique, problème de son organisation ou de sa structure hiérarchique, etc.
« Ayant aimé la retraite et l'obscurité par-dessus tout, ils effacèrent délibérément la trace de leur vie »
— Sima Qian
Sima Qian (-145~-86) est le père de l'histoire chinoise, il chercha à renseigner la biographie de tous les personnages mythiques ou réels des époques précédentes, et parmi des vies d'empereurs, ce commentaire en exergue est à propos des saints de l'école de la Voie (Zhuangzi, Laozi). Il résume la difficulté d'établir une chronologie de cet enseignement, car ceux qui le suivirent s'ingénièrent aussi bien à se cacher, qu'à brouiller les dates et les noms. L'établissement d'une histoire du taoïsme satisfaisant la critique occidentale est une élaboration récente.
En 1934, Marcel Granet écrivait « pour découvrir [...] la pensée chinoise, on dispose de renseignements assez bons, mais ils ne pourraient guère autoriser à composer une Histoire de la Philosophie comparable à celle qu'il été possible d'écrire pour d'autres pays que la Chine. ». À la même époque, Henri Maspero commence à classer et analyser l'immense corpus taoïste postérieur à l'antiquité, donnant lieu à une édition posthume en 1950. En 1963, Max Kaltenmark peut écrire Lao Tseu et le taoïsme, et pose en 1972 les jalons de la philosophie chinoise dans les 128 pages d'un Que sais-je ?. En 1997, Anne Cheng porte enfin à la connaissance du public non spécialiste une Histoire de la pensée chinoise de 600 pages, qui va jusqu'en en 1919, et répondant aux exigences posées en 1934. Parallèlement, en 1991, Isabelle Robinet publie une Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle, très citée à l'étranger. Ces deux dernières références ont été privilégiées pour renseigner cette section.
La chronologie traditionnelle chinoise de Sima Qian en dynasties est évidemment peu fiable quant aux faits sur les périodes anciennes. Toutefois, elle fournit un état des représentations de son époque, ainsi que des penseurs qui l'ont précédée. Confucius croyait aux empereurs Yao et Shun, le Dao De Jing les évoque, plus vaguement. Cette ligne temporelle permet d'introduire quelques idées de mythologie chinoise qui auront leur importance dans la suite du taoïsme.
Nostalgique des origines, le taoïsme situe généralement l'âge d'or avant l'histoire et les empereurs, supposant une douce communauté paysanne sans ordre politique. Dao De Jing : « Du roi, le peuple de l'antiquité savait seulement qu'il existait », maintenant, « Le peuple a faim parce que le prince dévore l'impôt. ». L'archéologie constate que la vallée du fleuve jaune est cultivée. On peut supposer des traces de chamanisme (période Yangshao), ces thèmes se retrouveront beaucoup plus tard (voir l'alchimiste Ge Hong, 283~343).
Le premier empereur mythique de la dynastie Xia, Huángdì (-2697~-2598), n'est pas vérifiable. Par contre, les mythes lui attribuent une invention dont on a trace après cette époque, la métallurgie. S'il on en croit le mode de transmission des croyances et pratiques alchimiques, on peut supposer que les premiers mystères initiatiques sur la fusion des métaux commencèrent ici (mais les échos écrits commencent avec le huanglao).
La dynastie Shang (-1751~-1111) laisse des traces plus certaines d'une unité de culture, sinon politique. Les écritures retrouvées permettent de reconstituer une société clanique, avec une famille royale occupant le sommet de la hiérarchie, et des chefs de lignée qui perpétuent le culte familial. Ils entretiennent des devins interprétant les craquelures de carapaces de tortue jetés au feu (scapulomancie), de cette pratique se dégagent les sinogrammes, et donc, l'écriture.
Les Shang sont renversés par les Zhou (-1000). Cette ethnie installe une organisation de type féodale, même si le terme n'est parfois pas accordé à la Chine. On trouve en tous cas un mouvement de dissolution de la fidélité à la royauté centrale, dont la nostalgie est conservée. La restauration d'un empire idéal est un thème central des écoles postérieures, mais aussi du projet de civilisation, jusqu'au premier empereur Qin Shi Huang.
Vient ensuite la période des Printemps et des Automnes (-722~-481), du nom de la chronique du royaume de Lu qui couvre ces dates. De nombreux seigneurs avec une langue et une culture commune assistent à une progression démographique, économique et culturelle ; mais sans l'unité politique. Ils se fient de moins en moins à la noblesse héréditaire, ouvrant leurs cours à des intellectuels itinérants, dont résultent les sources compilées dans les cinq classiques. L'un d'eux, le Yì Jīng, a une grande influence sur le taoïsme de notre ère. On suppose qu'à cette époque s'élaborent aussi les spéculations du Yin-Yang et des cinq éléments, ainsi que les premières pratiques d'immortalité.
De ces temps de créations anonymes et de datation incertaine on peut donc retenir : chamanisme, Huángdì, sinogrammes, immortels, Yin-Yang, cinq éléments ; thèmes qui persistent et se combinent tout au long du taoïsme.
La séparation entre cette période et la précédente est tout à fait artificielle, elle en conserve les mêmes caractères sociaux, avec cependant une progression pragmatique dans la concentration politique (sept royaumes) qui entraîne une crise du modèle culturel traditionnel (Confucius). Il s'y développe une classe intellectuelle mercenaire pouvant vivre en dehors des cours seigneuriales, en formant les jeunes nobles pour les emplois publics. C'est le temps des cent écoles. Même si le nombre est trop symbolique pour être exact, la période témoigne d'une vivacité intellectuelle où se forgèrent des concepts pour de nombreux siècles ensuite.
Même si les personnes physiques de Laozi et Zhuangzi sont incertaines, de même que la généalogie de leurs influences et de leur descendance, la possibilité historique de leur ½uvre à cette époque est vérifiée par l'état de la langue et de la culture. La section conceptions de cet article se concentre sur ces ½uvres. Sociologiquement, ils prouvent une société assez riche pour avoir des sages cachés, des lettrés instruits sans pour autant briguer une place et vivant au c½ur du peuple. Les thèmes politiques des autres écoles sont présents, mais on ne lit pas les mêmes intentions de flatter un prince, ou de promettre la recette décisive. La politique semble être une conséquence d'une vérité mystique et cosmologique. Autrement dit, le contexte historique aide à comprendre les mots utilisés, mais ne suffit pas à expliquer les phrases composées, qui elles, sont proprement taoïstes.
C'est également à cette période que se développe dans les cours royales et princières la Voie des magiciens et des immortels née dans les pays de Qi et de Yan. En s'entourant de spécialistes (fangshi) de rituels, magie et alchimie, les souverains espèrent s'assurer le succès et échapper à la mort. La mer Jaune baignant les rivages de ces deux États du Shandong et du Hebei n'abrite-t-elle pas trois îles où poussent des herbes prolongeant la vie ? Le premier empereur Qin et plus tard Wudi des Han y enverront des expéditions infructueuses, mais la mythologie des immortels et les savoir-faire des magiciens garderont leur prestige et seront intégrés dans le taoïsme.
Qin Shi Huang unifie l'Empireen -22. Il institue la bibliothèque impériale, afin de conserver l'édition officielle des classiques chinois, pour les retirer aux écoles et aux anciens royaumes. La sélection s'est accompagnée de persécutions sur les intellectuels, des livres ont été brûlés, surtout confucéens. Durant la dynastie Han, un travail bibliographique de quatre siècles établira les textes qui nous sont parvenus, en ajoutant parfois beaucoup aux originaux, comme cette citation tirée du Zhuang Zi, certainement postérieure.
Lorsque le monde sombra dans le désordre, saints et sages se cachèrent et le Dao fut divisé, chacun sous le Ciel en prit une parcelle pour se faire valoir. Il en est comme de l'ouïe, de la vue et de l'odorat, qui ont chacun leur usage mais ne communiquent pas : les cent écoles, dans le foisonnement de leurs techniques, en comptent toutes d'excellentes, utiles à tel ou tel moment, mais aucune n'embrasse la globalité.
La période est tentée par un éclectisme qui concilierait toutes les sagesses héritées des Royaumes combattants. Yang Xiong (-53~18), l'ermite de la cour, illustre le génie de cette époque, par ses imitations originales des classiques. Son Fayan « paroles pour guider » le rattacherait au confucianisme puisqu'il reprend la forme du Lúnyǔ « les entretiens de Confucius » ; mais il s'inspire aussi du Yì Jīng pour le Taixuanjing « Livre du Mystère suprême » développant une combinatoire ternaire (Terre, Ciel, Homme) qui a eu peu de postérité.
Le courant Huanglao est aussi très caractéristique. En partie philosophie politique de parenté légiste, en partie religion divinisant le mythique Empereur Jaune Huang di et le sage Lao Zi, les empereurs des Han occidentaux Wendi et Jingdi y cherchèrent une philosophie totale, à la fois cosmique et politique, justifiant l'existence de l'empire et réglant leur action. Cette construction confuse, concurrencée dès Wudi par le confucianisme, contribua à la constitution du terreau taoïste.
En 184, les frères Zhang mènent la révolte des Turbans Jaunes au nom de la « Voie de la Grande paix » (Taiping dao). La dynastie Han (184) a vacillé, annonçant une période de troubles, contemporaine des grandes migrations barbares. Dans une autre partie de la Chine, l'établissement parallèle d'une église des cinq boisseaux manifeste de même une expression collective et organisée du taoïsme. Les généalogies et les influences sont complexes et disputées, ces traditions se poursuivent encore aujourd'hui. On osera cependant désigner ces phénomènes religieux populaires sous un même terme : les Maîtres célestes.
La mobilisation des foules s'effectue autour d'un millénarisme annonçant le retour prochain d'un âge d'or de morale et de religion. L'empire s'effritant, le mythe actif d'un royaume à venir, nourri par les diverses traditions locales (huanglao, fangxian, religions non Han etc..) et bientôt le bouddhisme, stimule de nouveau la réflexion des élites.
Les IIIe et IVe siècles permirent un renouveau intellectuel dans les classes aristocratiques, par la pratique de la « causerie pure » qingtan sur le Xuanxue « étude du mystère » (autrement appelé néo-taoïsme). Il s'en dégage plus d'auteurs originaux que sous l'Empire : Wang Bi (226~249), Guo Xiang (252?~312), Xi Kang (223~263).
Poursuivant des pratiques de la cour Han, l'alchimie est développée par les recherches individuelles d'un Ge Xuan (164?~244?) ou d'un Ge Hong (280~340), et la naissance avec Ge Chaofu (fin du IVe siècle) d'une « école du joyau magique » Lingbao pai. Ce courant absorbe des influences maîtres célestes et prend de l'importance en devenant ritualiste.
Depuis les Trois Royaumes, le pays est divisé, notamment entre le Nord et le Sud. Dans le Nord, Kou Qianzhi (365-448) tente de structurer les maîtres célestes - devenus une nébuleuse de groupes indépendants aux activités parfois suspectes - en un mouvement cohérent et hiérarchisé intégrant la morale confucéenne et le monachisme bouddhiste. Au début du IVe siècle, les invasions déplacent la cour des Jin et une partie des maîtres célestes vers la vallée du Yangzi Jiang où Lu Xiujing (406~477) sera leur réformateur. Ce déplacement du centre culturel a un effet durable dont témoigne le développement du Shangqing.
Cette période est un âge de grande fécondité pour le taoïsme durant laquellle on peut observer ses expressions dans toute leur variété ; dans cet article, elle sert de repère pour la description des pratiques.
L'assimilation du bouddhisme est un phénomène majeur dans l'histoire des idées chinoises. Sa présence commence au Ier siècle mais les idées indiennes sont faussement assimilées à une forme de taoïsme jusqu'au Ve siècle. Bodhidharma, le fondateur symbolique du bouddhisme Chan est un repère acceptable de la transition, mais son génie oral supposé laisse moins de traces dans les textes que par exemple Kumârajîva (344~413?), un missionnaire koutchéen ayant su traduire le message original sanskrit en chinois, ou bien Xuanzang (602 - 664), un chinois qui fit le chemin inverse en rapportant d'Inde les sûtra d'une religion déclinante dans sa terre d'origine. L'ère des trois enseignements (sanjiao) confucianisme, bouddhisme et taoïsme débute ; ils s'influencent mutuellement et il devient encore plus difficile de dégager une innovation qui serait spécifiquement taoïste.
Le syncrétisme permet aux trois enseignements de cohabiter, d'échanger, et aussi d'éviter la plupart du temps les guerres de religion, transformées en luttes d'influence auprès de l'empereur. Le pouvoir attend soutien des trois et officialise à tour de rôle l'un ou l'autre en tentant de le façonner selon ses besoins, provoquant une alliance objective des deux autres. Ainsi l'empereur Wu des Liang du Sud (502-549) prend pour modèle le grand souverain bouddhiste Ashoka (-273~-232). Après la réunification, un patriarche taoïste du Shangqing « Pureté suprême », assure à Gaozu (566~635) qu'il a reçu le mandat céleste en tant que descendant le Laozi car ils ont le même nom de famille, Li. Gaozu fonde la dynastie Tang (618), ajoute le Dao De Jing au programme des examens, fait compiler un canon taoïste officiel et ouvre des écoles dans tout l'empire pour l'enseigner. En 845, selon une inspiration confucéenne, l'empereur Tang Wuzong s'illustre par une persécution contre toutes les religions contemplatives et prônant le célibat, menaces pour l'économie, qui vise le taoïsme et le bouddhisme et affecte même une présence marginale du christianisme nestorien et du manichéisme.
Par la suite, les courants se regroupent et deux Écoles dominent le paysage à partir des dynasties Jin et Yuan (XIIe et XIIIe siècles) : la Puissante alliance de l'Unité orthodoxe, Zhengyi Mengwei , et l'École de la Complétude de l'Authentique, Quanzhen. La première est une fédération d'écoles centrées sur les rituels et talismans présidée par les Maîtres Célestes, la seconde résulte de la fusion de deux courants alchimiques - ou ascétiques, car l'alchimie « interne » est en passe de remplacer l'alchimie « externe ». Nés à la fin des Song, il s'agit de l'école du Nord fondée dans le Shaanxi par l'excentrique Wang Chongyang sur les bases de la tradition alchimique interne dite « Zhonglü » (du nom des deux patriarches immortels Zhongli Quan et Lü Dongbin), du bouddhisme chan et de la bienveillance confucéenne, et de l'école du Sud de Zhang Boduan fondée dans le Sichuan et très active au sud du Yangzi Jiang. Il existe donc aujourd'hui deux courants, Zhengyi plutôt ritualiste et séculier, Quanzhen plutôt ascétique, centré autour de communautés de type bouddhique.
Les ennuis du taoïsme avec les autorités commencèrent bien avant l'avènement de la République populaire de Chine. À partir de la seconde moitié des Ming, son image s'est graduellement dégradée auprès des intellectuels et hauts fonctionnaires du fait de son lien avec la religion populaire. Que les écoles taoïstes aient été de tout temps des structures idéales pour le développement des mouvements d'opposition ne joua pas non plus en sa faveur. Liang Qichao (1873-1929), avocat du renouveau social de la Chine, écrivit même qu'il était « humiliant » d'avoir à inclure le taoïsme dans l'histoire religieuse chinoise, « car le pays n'en a jamais tiré aucun avantage ».
Le Mouvement du 4 mai (1919) déclencha une accentuation de la répression. En 1920 une loi, peu appliquée il est vrai, interdit les temples dédiés aux divinités des éléments et des phénomènes naturels, ainsi que l'usage des talismans et autres protections magiques. Seuls les temples consacrés à des personnages illustres et exemplaires furent autorisés.
Les moines du mont Wudang recueillirent la troisième armée rouge et beaucoup de taoïstes firent preuve de patriotisme pendant l'invasion japonaise, mais ils ne furent pas épargnés par les communistes pour autant. Le monastère principal de l'école Zhengyi sur le mont Longhu au Jiangxi fut incendié en 1948, et son patriarche se réfugia à Taïwan en 1950. La politique générale vis à vis des religions s'appliqua à partir de 1949 au taoïsme et à la religion populaire : pas de suppression totale, mais interdiction des nouvelles ordinations, répression de toutes les activités qualifiées de superstitieuses (talismans, divinations..) et anti-marxistes (écoles hiérarchisées, temples et fêtes de clan...) et confiscation de locaux. Certaines sectes furent déclarées illégales et passèrent dans la clandestinité. Parfois obligées de recourir à des voies illégales pour recueillir des fonds, certains de leurs membres se virent associés à des scandales, ce qui n'arrangea rien. En 1956, de précieuses statues de bronze du mont Wudang furent fondues.
Dans le cadre du Mouvement pour les trois autonomies destiné à mettre fin à la dépendance financière, idéologique et administrative des religions de Chine vis à vis d'institutions étrangères, fut fondée en 1957 l'Association taoïste chinoise. Le gouvernement espérait aussi à travers elle mieux contrôler l'ensemble très divisé des écoles. Il s'engagea en contrepartie à restaurer et entretenir les temples les plus célèbres. En 1961, les recherches, les publications et la formation de personnel reprirent sous l'impulsion du président, Chen Yingning, mais la Révolution culturelle interrompit vite toute activité pour le taoïsme comme pour les autres religions. En 1966 l'association fut dissoute, les temples fermés ou réquisitionnés, les moines et nonnes renvoyés. On déplora de nombreuses destructions, dont 10 000 rouleaux de textes sacrés au monastère Louguantai au Shaanxi, près de la passe par laquelle Lao Zi partit, dit la légende, vers l'Ouest.
C'est en 1979 sous Deng Xiao-ping que reprit une certaine activité. L'Association taoïste, reconstituée en mai 1980, tint sa troisième séance au Baiyun Guan ou Monastère des nuages blancs de Pékin, temple principal de l'école Quanzhen Dao, qui rouvrit en 1984 autant comme lieu touristique que religieux. Les associations locales furent reconstituées à partir de quelques anciens maîtres et de jeunes recrues complètement inexpérimentées.
Le premier centre de formation théologique ouvrit en 1984 au Baiyun Guan de Pékin, et les ordinations Quanzhen reprirent en 1989. En plus mauvais termes avec le gouvernement communiste, Zhengyi dut attendre 1992 pour voir les siennes reconnues et son monastère principal (Longhu) s'ouvrir, tout d'abord aux Chinois d'outre-mer des régions comme Taïwan où cette école est bien implantée. En 1994, on comptait environ 450 grands temples et monastères rouverts et restaurés, en partie avec des fonds donnés par les taoïstes d'outre-mer. Les moins grands fonctionnent il est vrai souvent plus comme des lieux touristiques où moines et nonnes accueillent les visiteurs que comme des centres d'étude et de pratique religieuse. Les pratiquants les plus déterminés se font ermites.
Les temples, moines ou maîtres taoïstes doivent obtenir une autorisation formelle d'exercice, nécessaire également pour les cérémonies publiques. Néanmoins, dans les régions rurales, de nombreux maîtres mariés et vivant au sein de la société, souvent dans la mouvance Zhengyi, plus difficiles à contrôler que les moines, exerceraient de façon “sauvage".
La première rencontre entre les clergés taïwanais et continental - première rencontre entre les sectes Quanzhen et Zhengyi de l'histoire du taoïsme - se déroula en septembre 1992 au temple de Louguantai. En novembre eut lieu la première visite officielle en Chine d'une délégation de l'Association générale des taoïstes de Taiwan.
Des recherches sur le taoïsme ont lieu dans les départements d'étude des religions de l'Académie des sciences sociales, en particulier à Pékin, Shanghai, au Sichuan et au Jiangsu. Des instituts de recherche sur la culture taoïste ont été fondés à Pékin (1989), Shanghai (1988) et Xi'an (1992). Le Taoïsme chinois, organe de l'Association, publie des études. De 1986 à 1993 on a réimprimé L'Essentiel des écritures taoïstes, extrait de treize mille textes gravés sur bois de la dynastie Qing.
Avant le bouddhisme, et surtout à partir des Han, le taoïsme s'est défini par rapport à son rival, le confucianisme. Cependant, ces deux courants de pensée partagent l'héritage du fond culturel chinois, qui est beaucoup plus important que ce qui les sépare, et sont ainsi plus complémentaires qu'antagonistes. Les lettrés chinois les ont le plus souvent perçus comme deux moyens différents d'arriver au même but : la sagesse pour soi et la société. Chacun est efficace dans son domaine, et on peut très bien, comme le dit l'adage, être « confucianiste le jour et taoïste la nuit ».
Les références les plus sûres sont constituées par le « Canon taoïste », traditionnellement trois livres écrits vers le IVe siècle av. J.-C. et compilés sous les Han : le Dao De Jing, le Zhuangzi et le Lie Zi. Avec la critique moderne on écartera ce dernier, ou Vrai Classique du vide parfait, car cette compilation plus tardive apporte peu aux deux autres.
* Le Dao De Jing (ou Tao Te Ching, Livre de la Voie et de sa Vertu) est un court recueil d'aphorismes obscurs et poétiques attribué au père fondateur et même divinisé du taoïsme : Laozi (Lao-tseu). Les taoïstes n'ont pas cessé de le lire, en l'interprétant très diversement selon les siècles. Pour plusieurs courants, il fut au centre de cérémonies, pas exactement comme livre sacré, mais plutôt comme texte de prière. D'autres cultures le découvrent, sa traduction est une gageure dans toutes les langues, y chercher un sens inspire beaucoup d'auteurs. La divergence des interprétations illustre la richesse fluide et féconde du tao ; un texte majeur de l'humanité.
* Le Zhuangzi (Tchouang-tseu), du nom de son auteur, est un recueil de fables dialoguées, vivantes et d'enseignement profond. La forme en apparence plus directe, plaisante et pleine d'humour, traite au fond de thèmes philosophiques rigoureusement sentis. Des générations de mandarins y ont trouvé une consolation des soucis de leur charge dans la figure d'un saint sans ambition, dégagé des contraintes sociales. Des modernes y cherchent au c½ur du caractère ou dans le rythme d'une histoire, une sagesse chinoise toujours actuelle.
Ces textes permettent de dégager quelques thèmes taoïstes, mais on préviendra que pour l'histoire des idées chinoises, ce sont des lieux aussi communs que raison ou culture pour la philosophie occidentale. Les contemporains de Laozi et Zhuangzi les employaient aussi, quoique interprétés différemment et sans la même importance. La compréhension que nous en avons désormais, dépends largement des siècles d'interprétation qui suivirent, notamment dans le néo-confucianisme de la dynastie Song (Xe et XIe siècle). Autrement dit, il faut commencer par là, mais éviter d'en déduire des catégories trop strictes entre ce qui serait taoïste, et ce qui ne le serait pas.
La recherche de la sagesse en Chine se fonde principalement sur l'harmonie. L'harmonie, pour les taoïstes, se trouve en plaçant son c½ur (et son esprit, le caractère chinois du c½ur désigne les deux entités) dans la Voie (le Tao), c'est-à-dire dans la même voie que la nature. En retournant à l'authenticité primordiale et naturelle, en imitant la passivité féconde de la nature qui produit spontanément les « dix mille êtres », l'homme peut se libérer des contraintes et son esprit peut « chevaucher les nuages ». Prônant une sorte de quiétisme naturaliste (Granet), le taoïsme est un idéal d'insouciance, de spontanéité, de liberté individuelle, de refus des rigueurs de la vie sociale et de communion extatique avec les forces cosmiques. Ce taoïsme des grandes chevauchées mystiques a servi de refuge aux lettrés marginaux, ou marginalisés par un bannissement aux marches de l'Empire, aux poètes oubliés, aux peintres reclus... et fascine aujourd'hui bien des Occidentaux.
Pour se libérer des contraintes sociales, le taoïste peut fuir la ville et se retirer dans les montagnes, ou vivre en paysan. Dans les Entretiens de Confucius, on trouve déjà cette opposition entre d'une part ceux qui assument la vie en société et cherchent à l'améliorer (les confucianistes) et, d'autre part, ceux qui considèrent qu'il est impossible et dangereux d'améliorer la société, qui n'est qu'un cadre artificiel empêchant le naturel de s'exprimer (les taoïstes), une dialectique peut-être analogue à la question de l'engagement de l'intellectuel. Zhuangzi a des images frappantes : un arbre tordu, dont le menuisier ne peut faire de planches, vivra de sa belle vie au bord du chemin, tandis qu'un arbre bien droit sera coupé en planches puis vendu par le bûcheron. L'inutilité est garante de sérénité, de longue vie. De même l'occupant d'une barque se fera insulter copieusement s'il vient gêner un gros bateau, mais, si la barque est vide, le gros bateau s'arrangera simplement pour l'éviter. Il convient donc d'être inutile, vide, sans qualités, transparent, de « vomir son intelligence », de n'avoir pas d'idées préconçues et le moins d'opinions possible. Ayant fait le vide en soi, le sage est entièrement disponible et se laisse emporter comme une feuille morte dans le courant de la vie, c'est-à-dire : librement « s'ébattre dans la Voie ».
La plénitude du vide pourrait passer pour un paradoxe purement formel, un pur jeu de mots. Le chapitre 11 du Dao De Jing fournit des analogies plus éclairantes : la roue tourne par le vide du moyeu, la jarre contient d'autant plus qu'elle est creuse, sans les trous des portes et fenêtres, à quoi sert une maison ? La page se conclut par une formule que l'on peut traduire : « du plein, le moyen ; du vide, l'effet ». Cette interprétation volontairement abstraite trouve une application universelle, par exemple, la stratégie militaire. L'Art de la guerre de Sunzi a un chapitre « du plein et du vide » où il explique très concrètement comment un général doit disposer du lieu de bataille (le plein) comme un potentiel (les moyens), de passes ou d'entrées (des vides) où il attire l'adversaire de son plein gré pour le battre avec le moindre effort (l'effet). La fable du coq de combat de Zhuangzi qui vaincra sans combat est une autre illustration de la vertu supposée du vide intérieur.
L'inutilité sociale, l'absence de qualités effectives qui est présence en puissance de toutes les qualités possibles, la vacuité d'un c½ur libéré de tout souci mondain, sont les aspirations les plus courantes de la voie taoïste. On peut se retirer du monde pour s'en approcher, mais ce n'est ni nécessaire ni suffisant. Pour réaliser cette libération, pour « trouver la Voie », un des moyens possible est l'utilisation des paradoxes. Il y en a beaucoup dans le Dao De Jing : c'est sans sortir de chez soi qu'on connaît le monde, c'est en ne sachant pas qu'on sait, c'est quand on agit le moins que son action est la plus efficace, la faiblesse est plus forte que la force, la stupidité marque l'intelligence suprême, ou la civilisation est une décadence. Le but de ces paradoxes semble d'abord de briser la pensée conventionnelle, de rompre les chaînes logiques et casser le sens des mots, comme le cultivera plus tard le bouddhisme Chan. C'est aussi une arme polémique contre les doctrines qui s'instituent, par exemple le confucianisme. Mais il y a certainement aussi, comme pour le paradoxe du vide, une manière de pratiquer ces paradoxes qui apporte une efficacité, justifiant l'intérêt encore porté à ce texte. Son secret semble un mystère vivant, pas une mécanique vide.
Le Dao De Jing est aussi un manuel de politique magico-mystique. Si on « non-agit » la nature et ses dix mille êtres, ils croissent et se multiplient. Si on ne cherche pas à gouverner les hommes, ils s'auto-organisent spontanément de la meilleure façon possible. Cette idée qui peut sembler libertaire doit être remise en contexte. D'un côté, elle se fonde sur l'antique croyance chamanique d'une action efficace du Prince par le jeu des correspondances entre les microcosmes et le macrocosme. Ainsi le simple fait pour celui qui dispose du Mandat du Ciel de décrire dans sa maison la suite des saisons en déménageant régulièrement d'une salle à l'autre, assure que la pluie viendra à son heure féconder les champs, que l'hiver durera le temps voulu, etc. L'inaction apparente n'empêche pas l'action effective. Si la circulation saisonnière dans sa maison assure la bonne marche de l'empire, c'est parce qu'il y a « résonance » et effet d'entraînement — ou d'engrenage — entre la maison du Prince et son empire. C'est-à-dire que la maison du Prince est conçue comme une représentation homothétique du monde. D'ailleurs, les éclipses, famines ou inondations sont interprétées aussitôt comme un dérèglement des m½urs dans la maison du Prince. D'autre part, cette idée d'une inaction efficace a pu être prônée par des penseurs plus rationnels, quand ils souhaitaient contenir les caprices des princes et limiter leurs dégâts sur le peuple.
Le « non-agir » ou wu-wei, au sein de l'individu, a une grande portée et le taoïsme s'attache à cultiver l'efficacité particulière qui découle de l'absence d'intentions. L'activité de certains artisans est minutieusement décrite par Zhuang Zi. Il montre un boucher ou un charron qui ont acquis la plus grande maîtrise de leur art après des années d'apprentissage, mais surtout, ils peuvent oublier les règles et la matière qu'ils travaillent, conduits par le Tao. Ils laissent les gestes et leur corps opérer seul, sans intention consciente de la volonté. L'art le plus humble permet à tous d'atteindre un absolu. Le confucianisme préférait restaurer les hiérarchies : « Même subalternes, tous les arts et les places sont respectables. Mais à trop vouloir y chercher, on s'y enferme. L'honnête homme n'aura pas de métier. » Entretiens de Confucius 19:4. On rencontre tous les jours des situations qui montrent que le vouloir peut interférer avec l'action du corps et produire des ½uvres ratées. Une part d'« inconscience » est souvent nécessaire pour peindre, écrire, sculpter, chanter. Qui veut bien faire n'arrive au mieux qu'au médiocre. Pour un créateur, aspirer au Beau ne conduit souvent qu'à des ½uvres qui sentent la sueur et la colle. Voilà un des paradoxes humains des plus fertiles décelés par le taoïsme, et tout l'art chinois, ainsi que sa critique, s'en ressentent.
Alors que la plupart des personnages de la mythologie chinoise sont des héros civilisateurs, qui ont donné aux hommes les inventions (agriculture, irrigation, médecine ou l'écriture), le taoïsme s'affirme contre la technique. Pour l'illustrer, une parabole de Zhuang Zi met en scène un paysan taoïste qui, bien que connaissant l'usage du chadouf (qui lui économiserait beaucoup de temps et d'énergie pour arroser ses champs), aurait « honte de s'en servir » parce que cette technique artificielle va à l'encontre de la nature. Allant dans le même sens, le paragraphe 80 du Dao De Jing propose un « retour aux cordes nouées » (ancêtres des systèmes d'écriture). Ce même texte va plus loin : des villageois ne rencontrent pas de toute leur vie les villageois du hameau qui est à portée de vue. Si l'on suit cet enseignement, la société proposée par Lao Zi comme idéal de simplicité est une constellation de villages autonomes sans liens entre eux et des humains sans curiosité ni pour les outils permettant de leur faciliter la vie, ni même pour le monde extérieur. On ne sait pas ce qui dans l'intention tient du paradoxe à la provocation calculée, d'un choix individuel, ou réellement d'un projet politique.
Ainsi le paragraphe 3 dans les traductions européennes invite à lire « Vider les têtes, remplir les ventres » comme un conseil au prince selon l'idéologie réactionnaire la plus pure, puisque le retour au passé invoqué est celui d'un mythe. L'ignorance du peuple assurerait un pouvoir invisible et actif sans rien faire. Mais traduire du chinois poétique aussi ancien tient souvent de l'interprétation, influencée par l'héritage d'une tradition, ici, confucéenne. La phrase complète a aussi été lue dans les milieux taoïstes comme une technique mystique : « le saint agit en vidant son c½ur, nourrissant le nombril ; il abandonne le vouloir, pour affermir ses os ». C½ur et tête sont un même caractère, la respiration abdominale est censée nourrir le nombril, pratique clairement admise ensuite comme contribuant à la longévité : la persistance des os. Ce petit exemple indique les limites d'une interprétation close des textes taoïstes, et qu'il faut en accepter la polysémie, d'abord dans les langues européennes, mais aussi pour le chinois.
L'attitude la plus prudente à l'égard de Zhuangzi et surtout du Laozi est de les lire comme des énigmes. Le sens n'a pas été épuisé en de nombreux siècles de tradition chinoise, l'occident vient avec ses clés, qui ouvrent de nouvelles portes sur ses propres paysages, mais elles ne permettent pas plus de les comprendre définitivement, ce qui est le propre des textes vivants.
La lecture du Dao De Jing a été continue, avec une longue histoire de commentaires, mais aussi de pratiques différentes du texte. Comme les classiques confucéens, il a été parfois au programme des concours mandarinaux, donc chargé d'un commentaire scolastique reflétant les préoccupations politiques d'une époque. Il s'y ajoute le destin des ½uvres reconnues mais à la marge, d'être servies par des génies individuels, un peu comme le Yi Jing. Enfin, il y a un usage très singulier pour l'histoire des religions de livres, le texte est sacré, mais pas d'auteur divin. Certains lui accordent les pouvoirs d'une magie, sans pour autant le cacher dans un ésotérisme puisqu'il est aussi lu publiquement. Ce prestige a en tous cas inspiré tout le taoïsme postérieur.
La quête d'immortalité est un principe organisateur des multiples pratiques du taoïsme. Plusieurs millénaires, un continent, des clergés diversement organisés et parfois en conflit ; même appuyée sur des spécialistes (Maspero, Robinet), cette simplification demande justification.
L'archéologie et les textes confirment les dépenses ruineuses du deuil, le culte des ancêtres, et la croyance aux esprits. Le panthéon des chinois a beaucoup varié, mais presque tous crurent que les morts continuaient une existence, que les vivants leur devaient des offrandes, pour espérer une vie meilleure. Confucius enseigna la sagesse de ne pas craindre les fantômes, de respecter les rites dans l'intention, sans pour autant y sacrifier sa fortune. « Le deuil doit porter jusqu'à l'affliction mais pas plus », « Le Maître ne parlait jamais de l'étrange, ni des esprits ». Le bouddhisme apporta la Saṃsāra (le cycle des renaissances) dont le nirvāna libère. Les premières traductions des textes bouddhistes sont justement révélatrices, car faute d'un vocabulaire adapté, elles empruntent des termes taoïstes. La réincarnation est ignorée, mais le message du Bouddha est retenu, car il sauve de toute mort, donc d'abord de la première. Le nirvana est interprété comme l'immortalité, le bouddhisme est assimilé à un ensemble de recettes taoïstes : prescriptions alimentaires et morales, concentration et méditation. La force du clergé bouddhiste, l'unité de son message, l'afflux continu de missionnaires indiens aux sources de la doctrine a inversé le rapport d'assimilation ; le syncrétisme chinois a fini par fondre ce qu'il y aurait de spécifique au taoïsme. Afin cependant d'illustrer des pratiques religieuses spécifiquement taoïstes, on s'accordera avec les spécialistes à se concentrer sur la période des six dynasties (200-400) entre les Han et les Tang, très prolifique en techniques de longévité.
Bien antérieur (IVe siècle av. J.-C.), le Dao De Jing et le Zhuang Zi partagent aussi cette quête, mais en lui donnant un cadre métaphysique. Ces textes résultent d'une démarche expérimentale, non pas mesurable, ou observable, mais bien d'une expérience totale de l'individu : la mystique. À la manière des yoga sutra mais avec d'autres conclusions, ces maîtres ont confronté leurs sens à leur langue, découvrant sans influence des universaux spirituels, et la particularité des intuitions de leur culture. Ainsi les spéculations sur le Qi supposent techniquement un monisme vitaliste ou naturaliste qui ne distingue pas l'esprit de la matière. En conséquence l'individu n'est pas connu comme un dualisme d'une seule âme et d'un seul corps, mais de nombreux principes uniquement maintenus ensemble par la vie, que la mort sépare. Dès lors l'immortalité personnelle ne se fera pas sans le corps, qui en retient l'expérience et la mémoire, il entre dans la grande préoccupation taoïste : nourrir le principe vital.
L'objectif est clarifié, mais on est ensuite frappé par l'immense variété des prescriptions. Le confucianisme rappelait à l'esprit des anciens et se contenait au classique des rites. L'organisation des pratiques bouddhistes résista tant bien que mal à l'inventivité chinoise. Le taoïsme manifeste un génie religieux pléthorique si bien que la première tâche de l'adepte est de voyager à travers la Chine, pour trouver le maître qui convient à sa voie et à son avancement, en se gardant des imposteurs ou de pratiques trop dangereuses pour son grade. La critique moderne permet tout de même de classer des spécificités.
Nourrir le corps : diététique, alchimie, respiration, gymnastiques, sexualité, médecine et Nourrir l'esprit : morale, panthéon, exorcisme, divination, cérémonies.
« et les vivants ne mourront pas, les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant » Évangile de Thomas 11.
Cette citation d'un évangile apocryphe aurait pu convenir mot à mot à un taoïste, mais dans une interprétation toute différente du christianisme. Une religion doit faire qu'on ne meure pas, en expliquant comment.
La vie se nourrit avec du mort, l'adepte le constate aussi, et se demande surtout : comment devenir immortel en mangeant des choses qui vont mourir ? Des pratiques corporelles parfois nuisibles à la santé se déduisent de cette logique, transformer la chair en vie imputrescible. Par l'ascèse, l'adepte cherche à réveiller l'embryon qui résiderait dans son nombril. À cette force de croissance et de génération, il prête la vertu du serpent, de pouvoir muer. La dépouille actuelle est transitoire, une autre plus durable peut lui succéder, du moins si l'on se nourrit suffisamment bien : le principe vital.
Le régime alimentaire prescrit pour devenir bon taoïste est très sévère, il résulte d'un raisonnement. Pour devenir immortel, il faut se nourrir d'immortel. Outre des jeûnes rituels, les taoïstes voudraient se passer de tout aliment mortel, « Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle », sans pour autant se satisfaire d'une métaphore comme les nourritures spirituelles. Les taoïstes espèrent spiritualiser la nourriture elle-même.
Ils commencent par écarter les mets fermentés, comme le fromage, qui rappelle trop la pourriture, puis la viande. L'adepte passe ensuite l'épreuve de se passer des céréales (la base alimentaire humaine) censées nourrir les trois vers, des démons qui mangent le corps au dedans et le font vieillir. Les textes ne cachent pas la difficulté et les maux passagers que l'on traverse.
Un tel régime aurait dû décimer les adeptes, où trouvaient-ils alors leurs calories ? On rapporte de nombreuses décoctions et drogues devant pallier les carences les plus évidentes, et il y avait l'alcool. Le vin et l'ivresse est un thème classique de la poésie taoïste (Li Bai, 701~762), on peut par exemple supposer qu'il était la base alimentaire de Xi Kang (223~262)[28] vers la fin de sa vie. Cela rejoint cette figure populaire de l'immortel joyeux et ivre, à perpétuité. Toutefois, le vin était cher, c'est un idéal inaccessible à la majorité. De plus, il est combattu par le Bouddhisme, ce qui a influencé les pratiques taoïstes ultérieures.
Cette introduction par l'alimentation donne un contexte à des anecdotes d'alchimistes empoisonnant des empereurs avec leurs recettes. Pour devenir immortel, il faut non seulement se garder du mort, mais aussi se transformer de l'intérieur pour devenir imputrescible. Des adeptes tentèrent d'ingérer du plomb ou de l'or liquide pour s'accorder à une représentation symbolique du corps en correspondance avec les métaux. Le cinabre eut encore plus de faveur. Ce minerai de mercure passe par plusieurs couleurs à la fusion, illustrant la transmutation. Il a été l'objet d'une quête ruineuse, qui explique que l'alchimie externe a ensuite servi d'analogie à une forme réfléchie, l'alchimie interne, pratiquée dans la respiration.
Le taoïsme a raffiné les techniques respiratoires à un degré que l'on ne rencontre que dans le yoga. L'historien occidental peut y chercher des influences, les textes yogis sont antérieurs. Mais les comparaisons ne suffisent pas à prouver une transmission, il est juste possible d'invoquer un fond commun de chamanisme eurasien.
Les taoïstes ont d'ailleurs découvert l'originalité de leurs techniques en les comparant à celles importées par les bouddhistes. Les indiens préconisent une respiration profonde et continue, afin de détacher l'esprit d'un corps illusoire, pour que l'atmân rejoigne le brahman. Les Chinois ont une métaphysique et une technique différente. Ils cherchent à retenir le souffle le plus longtemps possible. Cette apnée a des effets psychotropes différents, accompagnés de représentations. L'air, le Qi, est considéré comme la substance de tous les corps. L'adepte, en respirant, régénère sa matière, avec un accompagnement mental de la sensation d'air dans une anatomie sentie, la circulation du souffle. Un occidental peut se faire une idée de ces exercices avec la sophrologie, expérimenter l'effet à long terme demande un engagement plus important.
Qu'est-ce l'adepte espérait de cette pratique continue ? « Confucius disait : Autrefois je passais les jours sans manger et des nuits sans dormir, me consacrant à la méditation. J'aurais plus appris en étudiant. » Entretiens 15:30. Le taoïste n'y cherche pas une connaissance mais la transmutation de son corps par l'air, que le Qi alimente l'embryon. Cet embryon, appelé "embryon de l'immortalité", naît à la fusion des souffles. Ces derniers sont définis dans un texte ancien datant de l'époque Han, le Huangting Jing : "Laozi, au repos, fit ces vers de sept pieds afin d'expliquer le corps humain et toutes ses divinités : en haut, c'est la Cour jaune (la rate) ; en bas, la Passe de l'origine (l'extrémité de la colonne vertébrale ?) ; derrière, on trouve le Portique obscur (les reins) ; devant, la Porte du destin (le nombril ?). Respirez à travers la Hutte (le thorax) jusqu'au Champ de cinabre ; que l'eau claire du Lac de jade (la bouche) vienne irriguer la racine merveilleuse." Le but est de réaliser la respiration de l'embryon afin que celui-ci, après une longue gestation, puisse grandir jusqu'au moment où il pourra se dissocier du corps mortel et rejoindre ainsi les régions paradisaques. C'est donc de cette manière que le taoïste effectuera sa transmutation.
Sous le nom Daoyin, Maspero tire des textes des exercices de gymnastique très précis. Ces mouvements s'accompagnent toujours d'instructions sur la respiration. Ils visent à assouplir le corps pour aider la pensée à faire circuler les énergies, qu'elles soient alimentaires, respiratoires, ou sexuelles. Ces pratiques se distinguent définitivement du yoga, car ce ne sont pas des postures, mais bien des mouvements. Le taoïsme apporte le mouvement à l'ascèse, et l'ascèse au mouvement. Cette inspiration se poursuit dans le Qi gong « travail du souffle », ou les arts martiaux chinois - wushu.
« L'Empereur jaune coucha avec 1200 femmes en une nuit, et il devint immortel ; les gens du commun ont une seule femme et se détruisent la vie. » Ylang Zhiyaon, trad. Maspero.
A l'opposé des pratiques religieuses monacales, un taoïste peut être marié, la piété filiale et le culte chinois de la descendance est respecté. La sexualité n'est pas réprimée, mais sacralisée, notamment par les complémentarités yin-yang nourrissant symboliquement le principe vital. Rappelons la particularité de la technique respiratoire chinoise : l'apnée, la rétention. Ce mode est appliqué à l'acte, les traités s'étendent sur des recettes pour conserver l'essence tout en la stimulant (coitus interruptus, masturbation). Certains exercices taoïstes permettent aux hommes d'avoir des orgasmes multiples sans éjaculer, cette pratique n'a rien d'extraordinaire et peut être atteinte par tous, ceci est expliqué par exemple dans "L'homme multi-orgasmique" ou encore "Les secrets de l'amour selon le Tao : Cultivez l'énergie sexuelle masculine" de Mantak Chia. Là aussi, l'Inde est différente, le tantrisme idéalise plutôt l'orgasme comme une voie du nirvana.
Ces enseignements s'appliquent aux hommes et aux femmes sans discrimination d'âge. Peu connue par les gens du commun, même en Chine, la sexualité taoïste s'intéresse à la transformation du corps physique, la régénérescence, par des pratiques considérées comme une branche à part du Taoïsme. "Cueillir des pâquerettes en dehors du Tao", sous entendu pratiquer la sexualité Taoïste, participe à l'idéal d'immortalité mais peut aussi être une façon d'améliorer la vie quotidienne pour prolonger le passage dans le monde vivant.
Mis à part les pratiques les plus répandues, il existe aussi la voie de la Tigresse Blanche, différente de ce que Mantak Chia propose dans ses livres et qui s'adresse aux femmes. Elle peut être considérée comme immorale, dans une certaine mesure, dans le sens où la femme, la "tigresse blanche", pousse l'homme à l'éjaculation afin de pouvoir prendre son énergie sexuelle (bien qu'apparement, l'homme pourrait bénéficier de certains aspects). La femme pratique avec plusieurs "dragons verts" - c'est le nom donné à son compagnon momentané, elle en a plusieurs, chacun pendant une période définie ou un certain nombre de rapports - tout en veillant à se référer à certains critères, c'est-à-dire que la personne soit en bonne santé, ait une énergie saine, ne boive pas,... À noter qu'il y a aussi des pratiques pour le "dragon de jade", c'est-à-dire l'équivalent masculin de la tigresse blanche. Hsi Lai a écrit un livre concernant la tigresse blanche, un autre concernant le dragon de jade et un autre (celui-ci en anglais) qui traîte apparemment des deux mais d'une manière succinte.
« La médecine chinoise a toujours été sous l'influence du Taoïsme, et les premiers médecins qui n'étaient pas de simples sorciers ont pu être taoïstes » Henri Maspero, Taoïsme.
L'attitude scientifique à l'égard de la médecine est révélatrice d'une rupture avec le taoïsme antique, de l'influence de l'idéal confucéen à partir des Han, et du rendez-vous manqué avec une méthode plus expérimentale. Zhuang Zi raconte la fable diversement interprétée d'un boucher trouvant le Dao du monde en découpant des carcasses. il n'y a pas encore d'intention scientifique, mais au moins, l'obstacle épistémologique du mépris pour les métiers du sang est levé. Seulement par la suite, à « la différence des Grecs et des Hindous, les Chinois n'ont jamais pratiqué la dissection comme procédé courant d'étude. On cite deux séries de dissections, à mille ans de distance, l'une dans les premières années du Ier siècle de notre ère, l'autre au milieu du XIIe siècle. ». Les premières observations ont aidé à construire une image du corps servant de support à une anatomie symbolique, à l'aide de correspondances entre les organes et les éléments. Les observations suivantes ont été réfutées lorsqu'elles ne confirmaient pas les théories, en arguant que le corps d'un condamné à mort n'était pas de même nature que celui d'un sage taoïste ayant médité toute sa vie.
D'après les chroniques, la vie d'un bon taoïste dure au moins 90 ans (nombre symbolique), âge auquel l'embryon doit se réveiller pour survivre à l'enterrement. Dans sa tombe, il ne laissera que sa ceinture et son bonnet, ou un bâton, poursuivant son immortalité heureuse dans un coin de pays où il n'effraiera pas la société. Un aspirant le cherchera pour lui demander son secret ; ainsi se perpétue la croyance. Il est difficile d'en mesurer l'adhésion, elle inspire encore des fictions.
Du taoïsme, on connaît d'abord l'individualisme libertaire de zhuangzi, on lit plus rarement un pragmatisme dans la mystique du Dao De Jing, enfin le plus souvent, la morale développée dans les courants collectifs est ignorée. C'est cet aspect qui est développé ici, car il s'exprime à la même époque que les idéaux de longévité, même s'il contredit en partie le taoïsme antique.
« Ceux qui n'accomplissent pas d'actes de vertu et se contentent de pratiquer les procédés magiques n'obtiendront jamais la Vie Éternelle » Ge Hong, Baopuzi.
« Le premier du mois, le matin, il allait se promener au marché, le long des rues, sur les places ; et quand il voyait des pauvres ou des affamés, il enlevait ses habits et les leur donnait... Une année qu'il y eut grande sécheresse et famine, et que le boisseau de riz atteignit le prix de mille pièces de monnaie, en sorte que les routes étaient couvertes d'affamés, il épuisa sa fortune et ruina sa famille pour venir en aide à leur détresse ; et il le fit en cachette, de sorte que les gens ne savaient pas que c'était de lui que venaient ces dons généreux. » Daozang, « le canon taoïste ».
La source du dernier extrait est une biographie canonique d'un saint taoïste, censé avoir vécu une vie idéale. Avant de découvrir la voie, l'adepte pratique une charité assez familière au christianisme. Elle prescrit des commandements de bon sens comme « tu ne tueras pas, tu ne voleras point ». La réflexion éthique distingue la charité discrète de la démonstration de vertu, elle n'explore pas en profondeur les mobiles de l'intention. La faute ne se transmet pas de pères en fils, ou par les renaissances ; le pardon et le rachat sont possibles. L'évaluation très précise des fautes et des bonnes actions répond au code des délits et des peines, révélateur des représentations et de l'ordre social. On peut se racheter en réparant cent pas de route, ou en fournissant le riz et la viande utiles à des auberges publiques gratuites.
Cette échelle précise des valeurs permet une comptabilité précise. Il n'y a pas l'équivalent d'une l'Extrême-onction qui remet les péchés du mourant pour qu'il accède à la vie éternelle. Pour un taoïste, une mauvaise action, ce sont des jours de vie en moins, et quand la mort vient, il est trop tard. Les textes ajoutent une progression logarithmique. Lorsqu'à un seuil de sa vie morale l'adepte doit 30 bonnes actions pour monter en grade, un seul échec demande à tout recommencer. « Il faut, dit un alchimiste du IVe siècle, avoir accompli 1 200 bonnes actions pour pouvoir devenir immortel ; et toute mauvaise action interrompt la série et oblige à recom­mencer du début, fût‑on arrivé à 1 199 ».
Le taoïsme est une quête individuelle de la Panacée, la recette qui rendra immortel. La séparation entre les vivants et les dieux n'est pas ferme, le panthéon est en croissance continue. Il y eut des intentions d'organiser ces légions en hiérarchies, qui empruntent les divisions administratives des fonctionnaires impériaux[34]. Le taoïsme n'a pas exactement développé une mythologie, dans le sens d'une généalogie de personnes divines dont s'extraient des vertus (Hésiode ou l'ennéade égyptienne). L'abstraction ayant déjà été opérée dans la théorie des cinq éléments (Chine), le problème théologique est plutôt de ramener la variété des figures à ces principes.
L'adepte a aussi un temple tout personnel, son corps, dont les organes correspondent avec les éléments (et les immortels qui en dépendent). Selon son degré, la méditation communique avec des petits fonctionnaires digestifs, pour obtenir un ingrédient d'une recette, mais par l'abstraction, s'élève au Dao qui seul conduit le monde et mène le corps à l'éternité.
Dans la société populaire, le saint taoïste a le rôle du sorcier, spécialiste de l'irrationnel, et connaisseur des démons. C'est donc naturellement qu'il joue le rôle d'exorciste des maladies individuelles, et parfois collectives, par sa connaissance de rites et de magies.
Le Yi Jing (classique des mutations) n'est pas spécifique aux taoïstes, mais il a traversé les six dynasties (IIIe~IVe s.) grâce à eux. Ils poursuivirent les spéculations ésotériques des Han, en ajoutant leurs commentaires (Wang Bi, 226~249), que le néo-confucianisme reprit. Les trigrammes sont un support de méditation, servant aussi à la composition de talismans et aux rituels.
Sociologiquement, le taoïsme a d'abord concerné les élites, voire l'empereur. Les pratiques individuelles se sont ritualisées en cérémonies collectives après la dynastie Han, avec l'apparition des mouvements populaires de type maîtres célestes. Interpréter des textes provenant souvent de condamnations extérieures, comme des bouddhistes, est un exercice incertain. On distinguera cependant les rites d'investiture qui officialisent la conversion et la progression de l'adepte dans la Voie, se référant aux coutumes féodales de la dynastie Zhou. On trouve aussi des lectures collectives du Dao De Jing, des confessions et des repentances publiques. Le calendrier est rythmé par des fêtes solaires, notamment les équinoxes, précédés de jeûnes, aboutissant à des paroxysmes. Il y a beaucoup de littérature sur ces festins orgiaques, cherchant à rendre symbolique des échanges ritualisés entre partenaires sexuels. Dans certaines régions, les églises taoïstes tenaient l'état-civil, et célébraient les naissances, les mariages et les décès. Contrairement aux religions universelles de salut, les rituels taoïstes ne sont pas fixés en une recette stricte et exportable.
La quête d'immortalité se montre un principe acceptable pour présenter la variété des pratiques taoïstes, mais, il ne faut surtout pas qu'il donne l'impression qu'il n'y a qu'une religion taoïste, même pour la période circonscrite dans cette section. La respiration et les régimes par exemple, sont décelables dans plusieurs couches sociales, mais avec un sens différent.
L'« étude du mystère » xuanxue (250~350) engage des aristocrates sans espoir de carrière dans la « causerie pure », où ils renouvellent la spéculation théorique et le commentaire (Zhuangzi et Laozi). Ils mènent une vie épicurienne entre amis (les sept sages du bosquet de bambous), cultivant aussi bien les souffles que le vin. À cette époque, le taoïsme a définitivement influencé la calligraphie, la peinture et la musique que nous reconnaissons désormais comme chinoises.
Les expressions de masses de type maîtres célestes les utilisent comme voies initiatique de progression vers les grades d'une Église organisée, avec rituels et panthéon.
L'alchimie, qui fut importante à la cour des Han, se perpétue du fait de sa nature ésotérique à travers de nombreux petits groupes ou alchimistes indépendants sans constituer de grand courant. L'un des plus célèbres alchimistes de la dynastie Jin est l'aristocrate Ge Hong (283~343). Certains écrits de la famille Ge (Ge Hong, Ge Xuan, Ge Chaofu) se retrouvent dans le Lingbao pai, un mouvement organisé, qui se fondra ensuite dans les maîtres célestes Zhang. Lu Xiujing, réformateur des maîtres célestes du Sud, compile le premier « canon taoïste » Daozang, qui comprend beaucoup de textes alchimiques utilisés par Lingbao. L'alchimie, sous sa forme interne, continuera d' être pratiquée dans les monastères taoïstes postérieurs.
Comme pour d'autres traditions spirituelles, des conceptions rattachables au taoïsme ont pénétré la culture occidentale, en suivant le chemin de l'histoire européenne. Ces moments définissent des attitudes qui n'ont pas forcément disparu. Dans le monde francophone actuel, le taoïsme reste encore majoritairement affaire de spécialistes et de curieux.
On trouve des traces archéologiques de contacts commerciaux entre la Chine et l'empire romain. La route de la soie amena des chrétiens nestoriens jusqu'à Xi'an sous la dynastie Tang (635). Ils disparurent dans une réaction confucianiste dirigée contre les religions contemplatives (845). Ils ne laissèrent pas de traces dans les textes, alors que déjà Plutarque mentionne des gymnosophistes, ces sages de l'Inde qui vivaient nus (les yogis) ; Plotin prétendait avoir reçu leur enseignement. L'Indus a arrêté Alexandre le Grand, dessinant l'espace mental européen pour plusieurs siècles.
La Relation de la Chine et de l'Inde consigne vers 851 le témoignage de plusieurs voyageurs arabes qui visitèrent la Chine. Les mentions sur la religion sont tellement brèves que l'on peut les rapporter toutes. « Leur religion ressemble à celle des mages » . Dans une traduction de 1948 Jean Sauvaget propose deux hypothèses : les chinois sont étranges comme des zoroastriens, ou bien, le Yin-Yang ressemble au dualisme mazdéen ; sans qu'aucun autre indice puisse assurer qu'il s'agisse du taoïsme. On lit aussi « Les Chinois prétendent que ce sont les Hindous qui leur ont apporté leurs Bouddhas », « ils ont des livres sacrés », peut-être les classiques confucéens. Le lecteur moderne peut reconnaître les trois enseignements ; ces marchands s'expliquent plus sur les lois, l'administration ou la beauté des corps. On notera l'étonnement de ces arabes devant les coutumes funéraires ruineuses, et ceci qui résume la perspective,« Ni les Hindous ni les Chinois ne pratiquent la circoncision ». Ces opinions ont été reprises et compilées à de nombreuses reprises dans la littérature musulmane, mais en y ajoutant très peu d'autres informations de première main, d'où la valeur de ce témoignage. Il n'a pas fait carrière dans la scolastique médiévale européenne.
C'est pourquoi le livre des merveilles de Marco Polo (1298) parut aussi neuf, avec plus de fantastique que la Relation, mais avec aussi peu sur les croyances et conceptions. L'ignorance de la langue et les nécessités du commerce n'ont pas permis d'en apprendre plus.
Il faut attendre l'élan missionnaire et le jésuite Matteo Ricci pour que l'Occident reçoive ses premiers rudiments de sinologie. L'approche était consciemment biaisée, elle ne visait pas à la science mais à la conversion. Cependant, la méthode jésuite consistait à ne pas évangéliser par la force, mais à insinuer la foi par persuasion, en empruntant les coutumes et la langue chinoise. Ricci a établi un dictionnaire et traduit les classiques, mais il n'a pas identifié le taoïsme. En effet, il commença par se faire passer pour un bonze bouddhiste mais constata qu'il aurait plus d'effet en prenant le costume du lettré confucéen, afin de convertir la société par le haut. La position sociale des taoïstes à cette époque ne pouvait pas servir ses projets, l'Europe ignora cette inspiration encore longtemps.
Léon Wieger (1856-1933) est un autre missionnaire jésuite, bien postérieur, qui mérite aussi d'être signalé. L'agnostique Marcel Granet cite ses traductions de Lao Zi, Zhuang Zi et Lie Zi mais formule des réserves sur les interprétations. Son Histoire des croyances religieuses et des opinions philosophiques en Chine depuis l'origine jusqu'à nos jours (1922), est à lire avec précaution : « le Taoïsme me paraît être, dans ses grandes lignes, une adaptation chinoise de la doctrine indienne contemporaine des Upanishad », « les idées de ces hommes, les seuls penseurs que la Chine ait produits, sont à étudier avec soin », « leur système est un panthéisme réaliste, pas idéaliste », « il ne faut pas chercher une révélation de la Trinité, dans la formule de Lao-tseu (Lao Zi), un fit deux, deux fit trois, trois fit tout ». Ses perspectives sont parfois éclairantes, mais généralement caduques.
Le Grand Ricci (2002), le plus important dictionnaire chinois vers une langue européenne, concrétise cinquante ans de labeur accompli par des jésuites et des chercheurs associés. C'est une ½uvre énorme, outil incontournable d'approfondissement du taoïsme dans le caractère. « Le souhait de ceux qui auront passé plusieurs années de leur vie à élever ce monument, c'est que beaucoup y trouvent les clés qui leur serviront à ouvrir les portes [...] par lesquelles on accède à l'âme même d'un peuple et non celles qui s'ouvrent à quelque visiteur d'occasion. Il faut, pour comprendre la Chine, savoir communier en patience à l'âme secrète de ceux qui l'habitent. ». Cette citation en clôture de la préface exprime l'esprit actuel d'une approche de la langue et la culture chinoise.
Les penseurs européens des lumières utilisèrent les documents jésuites pour leurs combats, comme le Confucius de Voltaire, mais aucun ne se distingua par son érudition ou une traduction originale. Leibniz a peut-être le premier été touché par des inspirations d'un genre taoïste lorsqu'il imagina que les idéogrammes notent réellement les idées et que le Yì Jīng puisse fonder l'algèbre d'une langue parfaite. Les spéculations dans l'esprit de Jung (1875-1961) relèvent encore de cette attitude. Sur l'exotisme encore, le taoïsme reste utilisé pour justifier nouvelles médecines ou méditations. Ce n'est pas contradictoire avec l'histoire de cet enseignement, mais pas toujours éclairé aux meilleurs textes.
« le terrain que les sinologues laissent vacant, ce sont les gourous qui l'envahissent : ce que le savoir délaisse, l'imagination s'en empare [...] servant des clés à tous les mystères, se prêtant au gentil délire de l'exotisme »
La lente approche positive du taoïsme par l'Occident peut être illustrée par la difficulté de traduire le Dao De Jing. En 1934, Marcel Granet disait encore « Il faut avouer que ce livre, traduit et retraduit, est proprement intraduisible » et dans la note 1023 il ajoute « Une de ces traductions, celle de Stanislas Julien, (1842) mérite d'être signalée ; parfaitement consciencieuse, elle ne trahit pas le texte, mais elle ne permet pas de le comprendre ».
À la même époque, Henri Maspero apporte une analyse de première main des textes. L'école française reste féconde et citée à l'étranger. Max Kaltenmark, ou Isabelle Robinet sont des références.
L'audience de ces spécialistes s'élargit, plusieurs auteurs ouvrent maintenant le taoïsme dans une réflexion croisée avec la philosophie grecque (Marcel Conche, François Jullien).
À l'exception de l'Amérique du Nord, l'immigration chinoise dans le monde francophone est en cours, mais n'a pas encore l'effet d'une présence culturelle telle qu'elle se rencontre aux États-Unis. Il faut en attendre une influence du taoïsme qui ne sera plus seulement livresque, mais s'exprimant par une communauté vivante, avec la richesse de sa langue et ses pratiques.
Outre son influence majeure sur l'art de l'Extrême-Orient, le taoïsme a profondément influencé des domaines aussi variés que la médecine, la politique, la religion populaire, le bouddhisme chinois, l'art des jardins, la cuisine et la vie sexuelle (considérées souvent comme parties de la médecine), les arts martiaux, la philosophie, la littérature, etc. Aujourd'hui, après un demi-siècle de répression en Chine populaire parce que ses manifestations étaient considérées comme des superstitions féodales par les communistes, le taoïsme est à nouveau considéré comme un élément fondamental de la culture dans son pays d'origine. Par ailleurs, son influence s'étend jusqu'en Occident et nourrit les discussions sur l'esthétique, l'écologie et devient même un ferment pour de nombreuses nouvelles formes de spiritualité.
Part constitutive avec son pendant confucianiste de la culture de la civilisation vivante la plus âgée, ayant contribué à façonner un peuple qui représente aujourd'hui un bon quart de l'humanité, mais ayant aussi été réprimé par les courants de pensée qui lui disputaient l'oreille du peuple ou des princes, le taoïsme suit ses propres préceptes : fluide comme l'eau, vieux comme la mer, difficile à fixer dans des mots, impossible à enfermer dans une catégorie, particulièrement rétif à la systématisation, il imprègne et fertilise tout ce qu'il touche et réapparaît où on ne l'attendait pas.
Le taoïsme s'est enrichi en imprégnant les pensées et religions qu'il a traversées au cours des siècles, recevant et donnant beaucoup. Le bouddhisme a été transformé par le tao chinois, le Zen japonais lui en est reconnaissant. Les moines indiens ont apporté une organisation religieuse, modérant les extrémités individualistes de l'éthique antique. L'échange avec l'Occident a commencé. La Chine réinterprète son patrimoine culturel en empruntant aux méthodes de la critique, la pensée occidentale y trouve un voisin qui ne lui doit rien, pour mieux se comprendre. L'étude et la pratique du taoïsme est toujours fertile.
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# Posté le mercredi 18 février 2009 09:09

Modifié le mercredi 18 février 2009 09:23

Éternel Retour et Surhomme, la légende de Zarathoustra...

Éternel Retour et Surhomme, la légende de Zarathoustra...
La politique de Nietzsche contient deux notions parmi les plus importantes de sa pensée : l'Éternel Retour comme moyen de sélection, et le Surhomme comme fin idéale.

La pensée la plus lourde.
Nietzsche établit une hiérarchie entre les pensées : les pensées sont plus ou moins sélectives. S'il juge l'Éternel Retour la pensée la plus lourde, c'est parce qu'elle possède la portée éthique discriminante la plus extrême. C'est à ce titre qu'elle fait partie de sa philosophie politique et morale. Mais toute pensée possède une valeur discriminante à des degrés variés, comme par exemple le mécanisme qui est plus sélectif que le finalisme car il supprime l'idéalisme.

Il faut commencer par remarquer que l'Éternel Retour se distingue de toutes les anciennes conceptions cycliques (comme exposée dans les textes brahmaniques) : si la loi du karma lie l'existence future d'un être à son existence passée (la réincarnation sert à réparer les erreurs d'une existence passée), Nietzsche nie toute dette et toute faute, et conçoit le devenir cyclique par delà bien et mal.

Cette hypothèse éthique et cosmologique que l'on trouve déjà chez Héraclite et les Stoïciens, peut être déduite du concept de volonté de puissance en admettant certains axiomes ; Nietzsche s'est en effet efforcé de montrer le caractère plausible de son hypothèse :

l'être n'existe pas, l'univers n'atteignant jamais un état final, il n'a pas de but (d'où le rejet de tout modèle mécanique) ;
en conséquence, l'univers n'est pas devenu, ce qui signifie qu'il n'a jamais commencé à devenir (rejet du créationnisme) ;
l'univers étant fini, l'idée d'une force infinie est absurde et reconduirait à la religion ; la volonté de puissance étant une quantité de force dont l'univers est composé d'un nombre fini, vu que le temps est un infini, toutes les combinaisons possibles doivent pouvoir revenir un nombre infini de fois.
Pour Nietzsche la validité scientifique de cette hypothèse cosmologique n'a aucune importance, toute pensée - métaphysique comme scientifique - est interprétation du monde : il n'existe pas de fait objectif, de vérité ou de sens absolus, indépendamment du sujet. La valeur d'une représentation ne se mesure donc pas à son adéquation au prétendu réel mais à sa capacité à favoriser le développement de la puissance en tant que vie, à sa sélectivité, à son intérêt en tant que réalité éthique, interprétation normative, supérieure ou inférieure. Nietzsche sait que sa cosmologie est probablement erronée, cela ne va pas en contradiction avec sa pensée vantant les mérites de « l'erreur » ; « si la doctrine de l'éternel retour est valorisée en tant qu'erreur, cela signifie que sa valeur ne dépend pas de sa scientificité ».

La valeur de la doctrine de l'Éternel Retour vient non de ses fondements mais de ses implications : « Si le devenir est un vaste cycle, tout est également précieux, éternel, nécessaire. » L'aspect scientifique de cette doctrine est une « plus-value », non une garantie supplémentaire de sa validité, mais une raison supplémentaire pour y croire. Nietzsche la fournit pour favoriser l'adhésion à cette doctrine dans une époque qu'il sait positiviste.

Le nihilisme, dans cette pensée, est un état normal, et non seulement un symptôme de faiblesse face à l'absurdité de l'existence. Face à L'Éternel Retour, pensée sélective par ce nihilisme extrême, deux attitudes peuvent être adoptées, comme l'indique le Gai Savoir. Lorsque celui ayant dit non à la vie pense l'Éternel Retour, sa résignation est renforcée, il est effaré à la perspective que ce qu'il fuit dans les consolations métaphysiques et autres arrières mondes l'affligera éternellement ; lorsque l'Éternel Retour est pensé par celui ayant dit oui à la vie, son acceptation de la vie est renforcée, sa volonté de puissance est alors maximale. Advient ainsi le Surhomme, qui accepte et aime la réalité telle qu'elle est, là où l'idéaliste la fuit en l'aimant telle qu'elle devrait ou aurait pu être.

« Le poids formidable. — Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n'y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l'infiniment grand et l'infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L'éternel sablier de l'existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n'ai entendu chose plus divine ! » Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t'anéantirait-elle aussi; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d'un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t'aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! — »[98]

Transvaluation des valeurs et surhumanité.
L'Éternel Retour doit conduire à « ne plus désirer autre chose » : c'est l'Amor fati qui nous délivre du ressentiment. La philosophie de Nietzsche se fonde sur cette métamorphose du désir qui induit une transformation des valeurs nécessitée par la constatation que « l'essence la plus intime de l'être est la volonté de puissance ». Cette pensée doit permettre de dépasser l'homme, non pas de l'éliminer, et d'abandonner les anciennes idoles par lesquelles l'homme espérait un autre monde et désirait autre chose. La transvaluation consiste à penser par-delà bien et mal, alors que tous les philosophes antérieurs pensaient dans les limites de la morale idéaliste.


Le Surhomme.
Voir article détaillé : Surhomme
La notion de Surhomme (qui apparaît peu dans les textes à part dans Ainsi parlait Zarathoustra) esquisse ce que deviendrait l'homme, en étant délivré du ressentiment de la morale et en incarnant l'affirmation la plus intense de la vie, l'Eternel Retour. Le préfixe « sur- », abondamment utilisé par Nietzsche pour désigner un processus de transfiguration, de modification de la structure des instincts (l'homme est ainsi un sur-animal), signifie cette transformation de l'être humain ; il s'agit moins d'un accroissement ontologique que d'une manière de percevoir et de juger le monde. Il n'est toutefois pas un au-delà de l'homme et reste humain, trop humain, n'étant pas un nouvel « en soi » idéalisé servant de modèle..

Contrairement à ce que l'on croit souvent, le Surhomme n'est pas un homme surpuissant, physiquement ou intellectuellement :
« Le mot « Surhomme » dont j'usais pour désigner un type d'une perfection absolue, par opposition aux hommes « modernes », aux « braves » gens, aux chrétiens et autres nihilistes, et qui, dans la bouche d'un Zarathoustra, devait donner à réfléchir, ce mot a presque toujours été employé avec une candeur parfaite au profit des valeurs dont le personnage de Zarathoustra illustre l'opposé, pour désigner le type « idéaliste » d'une race supérieure d'hommes, moitié « saints », moitié « génies »... à son sujet, d'autres ânes savants m'ont soupçonné de darwinisme ; on a même voulu retrouver à l'origine de ma création le « culte des héros » de Carlyle, « ce faux monnayeur inconscient », alors que j'avais pris un malin plaisir à n'en pas tenir compte. »
C'est une évolution possible et souhaitée de l'homme : « (...) l'Homme est une chose qui doit être dépassée. C'est-à-dire que l'Homme est un pont et non un terme (...) »[100]. L'action de l'homme n'est plus détournée par une pensée et une morale théologique ou métaphysique (...) mais par le consentement de son éternel retour.

L'Inversion de toutes les valeurs [modifier]
Il faut tout d'abord noter qu'il y a une difficulté dans la traduction de l'expression allemande qui a été rendue de plusieurs manières en français :

Umwertung aller Werte :
Renversement de toutes les valeurs ;
Inversion de toutes les valeurs ;
Transvaluation de toutes les valeurs.
On trouve dans l'expression allemande deux fois le radical Wert- ; le préfixe Um- signifie un retour, un contournement. L'expression pourrait alors être traduite par réévaluation de toutes les valeurs.

En quoi consiste l'inversion des valeurs ? Nietzsche n'en fait aucun exposé complet, toujours resté à l'état de projet :

« Qu'est-ce qui peut seul être notre doctrine ? - Que personne ne donne à l'homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (- le non-sens de l' « idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible », par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n'est responsable du fait que l'homme existe, qu'il est conformé de telle ou telle façon, qu'il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n'est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L'homme n'est pas la conséquence d'une intention propre, d'une volonté, d'un but ; avec lui on ne fait pas d'essai pour atteindre un « idéal d'humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », - il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l'idée de « but » : dans la réalité le « but » manque... On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, - il n'y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout... Mais il n'y a rien en dehors du tout ! - Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l'être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n'est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, - par là l'innocence du devenir est rétablie... L'idée de « Dieu » fut jusqu'à présent la plus grande objection contre l'existence... Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. - »
Fondamentalement, Nietzsche énonce trois réquisits essentiels qui permettent de déterminer l'expression de réévaluation des valeurs:
l'abandon de la responsabilité (d'une causalité volontaire) : tout est innocent.
l'abandon de toute cause première (et de l'idée de Dieu) : il n'y a pas d'être, le monde n'a pas de sens ultime.
l'abandon de l'unité interprétée du monde (sensible ou spirituelle) : l'univers est en devenir.
Au final, l'homme ne dépend plus de rien que de lui-même et du processus naturel qui le maintient en vie. Renonçant à l'acquis culturel du péché, renonçant même à l'hérédité de l'inné, Nietzsche tente d'inventer ou de retrouver un homme innocent dans un monde en devenir, sorte d'Adam terrestre....

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# Posté le lundi 16 février 2009 09:49

Modifié le lundi 16 février 2009 10:03

Friedrich Nietzsche, sa psychologie, sa généalogie et sa définition de la philologie..

Friedrich Nietzsche, sa psychologie, sa généalogie et sa définition de la philologie..
La notion de Volonté de puissance, en tant que qualité de l'être, permet de ce fait de l'interpréter. Elle permet ainsi de synthétiser un ensemble de règles méthodologiques qui sont le résultat de réflexions qui s'étendent des années 1860 à la fin de 1888. Cette notion ne prétend donc pas à la systématisation (Nietzsche a d'ailleurs abandonné pour cette raison l'idée d'un exposé de sa philosophie de la Volonté de puissance ; cf. Volonté de puissance), car elle a beaucoup évolué, mais on peut néanmoins dégager des lignes directrices permettant d'exposer la pensée de Nietzsche dans son ensemble.

Un des aspects les plus connus est son application au problème de l'origine de la morale, sous le nom de généalogie. Cette application de la méthode à la morale permet de comprendre comment Nietzsche analyse les hiérarchies pulsionnelles en jeux dans toutes perspectives morales, ce qui est proprement la méthode généalogique. Les questions qui se posent sont alors du type : quel type d'hommes a besoin de telles évaluations morales ? À quelle morale tel philosophe ou métaphysicien veut-il en venir, et à quel besoin cela répond-il ?

« Je me suis rendu compte peu à peu de ce que fut jusqu'à présent toute grande philosophie : la confession de son auteur, une sorte de mémoires involontaires et insensibles ; et je me suis aperçu aussi que les intentions morales ou immorales formaient, dans toute philosophie, le véritable germe vital d'où chaque fois la plante entière est éclose. On ferait bien en effet (et ce serait même raisonnable) de se demander, pour l'élucidation de ce problème : comment se sont formées les affirmations métaphysiques les plus lointaines d'un philosophe ? — on ferait bien, dis-je, de se demander à quelle morale veut-on en venir ? »
Ces analyses des structures pulsionnelles et affectives forment ainsi un projet de reformulation, à la lumière de la Volonté de puissance, de la psychologie traditionnelle qui était fondée sur le statut privilégié accordé à la conscience.


Statut de la psychologie.
En réfutant le primat de la conscience, Nietzsche est amené à développer une psychologie des profondeurs (dont tout le premier chapitre de Par-delà bien et mal est un exemple) qui met au premier plan la lutte ou l'association des instincts, des pulsions et des affects, la conscience n'étant qu'une perception tardive des effets de ces jeux de forces infra conscients. Ce que Nietzsche nomme généalogie sera alors la recherche régressive partant d'une interprétation (par exemple, l'interprétation morale du monde) pour remonter à sa source de production, i.e. au pathos fondamental qui la rend nécessaire.

Les jugements métaphysiques, moraux, esthétiques, deviennent ainsi des symptômes de besoins, d'instincts, d'affects le plus souvent refoulés par la conscience morale, pour lesquels la morale est un masque, une déformation de l'appréciation de soi et de l'existence. In fine, cela revient à faire reposer l'analyse sur la détermination de la Volonté de puissance d'un type. À ce titre, l'individu n'est pas examiné par Nietzsche pour lui-même, mais en tant qu'expression d'un système hiérarchisé de valeurs.

Cette méthode amène donc à poser des questions du genre : quelle structure pulsionnelle, incarnée par tel ou tel homme, conduit à tel type de jugements ? À quel besoin cela répond-il, à quelle Volonté de puissance ? Veut-on, par la morale, discipliner des instincts, et dans ce cas, dans quel but ? Ou veut-on les anéantir, et dans ce cas, est-ce parce qu'ils sont jugés néfastes, dangereux, est-ce parce qu'ils sont, en tant que phénomènes naturels, l'objet de haine et de ressentiment ? Le premier cas peut être l'expression d'un besoin de croissance, le second d'une logique d'auto-destruction.

Dans Par-delà bien et mal, Nietzsche expose cette généalogie, conception approfondie et renouvelée par la thèse de la Volonté de puissance de la philosophie historique, et il considère la psychologie comme reine des sciences, tout en soulignant ce qui distingue sa conception de la psychologie traditionnelle :

« Toute la psychologie s'est arrêtée jusqu'à présent à des préjugés et à des craintes morales : elle n'a pas osé s'aventurer dans les profondeurs. Oser considérer la psychologie comme morphologie et comme doctrine de l'évolution dans la volonté de puissance, ainsi que je la considère — personne n'y a encore songé, même de loin : autant, bien entendu, qu'il est permis de voir dans ce qui a été écrit jusqu'à présent un symptôme de ce qui a été passé sous silence. La puissance des préjugés moraux a pénétré profondément dans le monde le plus intellectuel, le plus froid en apparence, le plus dépourvu d'hypothèses — et, comme il va de soi, cette influence a eu les effets les plus nuisibles, car elle l'a entravé et dénaturé. Une psycho-physiologie réelle est forcée de lutter contre les résistances inconscientes dans le c½ur du savant, elle a « le c½ur » contre elle. [...] Et le psychologue qui fait de tels « sacrifices » — ce n'est pas le sacrifice del intellect, au contraire ! — aura, tout au moins, le droit de demander que la psychologie soit de nouveau proclamée reine des sciences, les autres sciences n'existant qu'à cause d'elle, pour la servir et la préparer. Mais, dès lors, la psychologie est redevenue la voie qui mène aux problèmes fondamentaux. »
Si cette nouvelle psychologie repose, en 1886, sur l'hypothèse de la Volonté de puissance, l'idée du conflit des instincts n'est pas née de celle-ci. Dès 1880, des fragments vont dans ce sens, et la Volonté de puissance en tant qu'idée apparaît bien avant d'être nommée. L'expression Volonté de puissance permet de synthétiser cet ensemble.

L'observation psychologique.
Comme cela a été signalé, la Volonté de puissance est une notion qui n'est pas d'emblée présente dans l'½uvre de Nietzsche. Pour rendre compte de l'évolution de la pensée de Nietzsche, il faut partir des hypothèses qu'il pose et des notions qu'il utilise avant la période dite de maturité. Il en va de même pour la psychologie, puisque le développement de cette dernière apparaît significatif surtout à partir de Humain, trop humain, c'est-à-dire en 1878, quand il rompt de manière consciente avec son milieu culturel.[40] Influencé par Paul Rée, Nietzsche lit alors avec intérêt les moralistes français (La Rochefoucauld, Chamfort, etc.) ; il lit également des ouvrages contemporains de psychologie, à quoi il faut ajouter des études de sociologie, d'anthropologie, et des travaux sur la théorie de la connaissance, tel que celui de Lange (Histoire du matérialisme), où l'on trouve une discussion du statut scientifique de la psychologie. La pensée de Nietzsche, en ce qui concerne la psychologie, se développe donc d'une part d'après l'observation des hommes (les maximes de La Rochefoucauld par exemple, ou ses observations personnelles dont il souligne le caractère particulier, relatif, et souvent provisoire), et dialogue d'autre part avec des réflexions épistémologiques contemporaines.

L'existence humaine.
L'observation psychologique est ainsi particulièrement présente dans Humain, trop humain et Aurore ; Nietzsche souhaite alors jeter les bases d'une philosophie historique, en procédant à un genre d'analyse chimique de nos représentations et sentiments moraux, préfigurant ce qui deviendra la généalogie. Il analyse les comportements humains, sous l'influence de La Rochefoucauld ou de Voltaire (à qui Humain, trop humain est dédié) et peut-être aussi de Hobbes, et ramène souvent les mobiles de l'action et de la pensée humaine à la vanité et au sentiment de puissance. Si certaines de ses peintures sont de cette manière des tableaux de moraliste de l'existence humaine, certains thèmes, comme ce sentiment de puissance, mais aussi les différentes sortes de morales, sont des premières formulations des théories majeures qu'il développera plus tard. Cette étape de son ½uvre peut être considérée comme une série d'essais plus ou moins aboutis pour décrire l'homme, ses motivations et la nature de ses relations sociales (aphorismes sur l'amitié, sur l'État, les femmes, etc.).

Généalogie de la morale.
C'est à partir de 1886 que Nietzsche exposera de manière plus ordonnée le résultat de ses recherches, en tant que méthode généalogique, en particulier dans Par-delà bien et mal, et sous forme de dissertations dans la Généalogie de la morale. Des éléments de cette généalogie sont toutefois déjà présents dans Humain, trop humain (par exemple, les différentes origines de la morale, ou le caractère de palliatif, et non de remède véritable, de la religion) et dans Aurore (la moralité des m½urs comme source de la civilisation, ou encore le sentiment de puissance qui guide l'homme jusque dans la morale).

Ces résultats peuvent être résumés grâce aux expositions schématiques que Nietzsche lui-même en a faites. Ainsi, à la question sur l'origine de la morale, il répond que toutes les valeurs morales se ramènent à deux systèmes d'origine différente : la morale des faibles et la morale des forts. Le terme origine ne désigne pas ici l'apparition historique de ces systèmes, mais le type de création dont ils sont le résultat, si bien que l'origine, au sens de Nietzsche, est ce à partir de quoi l'histoire se détermine, et non un événement quelconque de l'histoire universelle.

Pour parvenir à ce résultat, Nietzsche a procédé à une généalogie comportant plusieurs moments, exposés dans la première dissertation de la Généalogie de la morale : il a recherché dans le langage les premières expressions de ce qui a été jugé bon ; puis, suivant l'évolution du sens des mots bon et mauvais, il a montré le processus d'intériorisation de ces valeurs dont la signification était tout d'abord principalement matérielle ; enfin, remontant d'une évaluation morale donnée à ses conditions d'expression, il a distingué deux manières fondamentales de créer des valeurs morales.

Interprétation généalogique des jugements moraux
Le point de départ de la méthode généalogique est linguistique : se posant la question de l'origine de la morale, Nietzsche demande : où trouve-t-on les premières notions de bon et mauvais, et que signifient-elles ? Écartant l'interprétation utilitariste, Nietzsche met en avant que ce sont les aristocrates de toutes sociétés qui se sont désignés en premier lieu eux-mêmes comme bons, et que ce terme, d'une manière simple et spontané, désigne la richesse, la beauté, les plaisirs de l'activité physique, la santé, en un mot, l'excellence. Le mot bon désigne ainsi les hommes de la caste la plus élevée, celle des guerriers. De ce fait, il ne désigne pas ce que nous entendons par là aujourd'hui, en particulier, un bon n'est pas un homme altruiste, charitable, accessible à la pitié.

L'analyse historique et linguistique débouche ainsi sur une recherche d'ordre sociologique : les premières évaluations morales dépendent et sont l'expression d'un rang. Néanmoins, Nietzsche ne reprend pas à son compte les théories contemporaines, telles que celle de l'influence du milieu de Taine, car s'il faut tenir compte des déterminations sociales, la société ne peut servir de principe explicatif intégral. Il renomme d'ailleurs cette science d'après son interprétation généalogique (théorie des formes de domination) qu'il juge première relativement à la sociologie et à la psychologie de son temps.

Les hiérarchies sociales
La question est ainsi pour Nietzsche la suivante : dans quelle mesure les castes d'une société permettent-elles le développement d'une espèce particulière de jugements moraux ? Nietzsche distingue typologiquement plusieurs types de jugements moraux en fonction des situations sociales possibles (guerriers, prêtres, esclaves, etc.) :

« Si la transformation du concept politique de la prééminence en un concept psychologique est la règle, ce n'est point par une exception à cette règle (quoique toute règle donne lieu à des exceptions) que la caste la plus haute forme en même temps la caste sacerdotale et que par conséquent elle préfère, pour sa désignation générale, un titre qui rappelle ses fonctions spéciales. C'est là que par exemple le contraste entre « pur » et « impur » sert pour la première fois à la distinction des castes ; et là encore se développe plus tard une différence entre « bon » et « mauvais » dans un sens qui n'est plus limité à la caste.
La situation sociale permet à un sentiment de puissance de se distinguer par des formes qui lui sont propres, et qui, primitivement, possèdent des expressions spontanées et entières peu intériorisées. De cet examen des castes, Nietzsche dégage alors une première grande opposition :

« On devine avec combien de facilité la façon d'apprécier propre au prêtre se détachera de celle de l'aristocratie guerrière, pour se développer en une appréciation tout à fait contraire ; le terrain sera surtout favorable au conflit lorsque la caste des prêtres et celle des guerriers se jalouseront mutuellement et n'arriveront plus à s'entendre sur le rang. Les jugements de valeurs de l'aristocratie guerrière sont fondés sur une puissante constitution corporelle, une santé florissante, sans oublier ce qui est nécessaire à l'entretien de cette vigueur débordante : la guerre, l'aventure, la chasse, la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout ce qui implique une activité robuste, libre et joyeuse. La façon d'apprécier de la haute classe sacerdotale repose sur d'autres conditions premières : tant pis pour elle quand il s'agit de guerre. »
Nietzsche ramène par la suite toute morale à deux types fondamentaux qui correspondent originellement à l'opposition dominant/dominé. Il faut écarter l'idée que les dominants, ceux qui créent en premier lieu les valeurs, seraient uniquement des guerriers : la genèse des valeurs dégagée par Nietzsche énonce clairement un conflit entre le monde de l'activité physique et celui de l'activité intellectuelle (c'est-à-dire de la volonté de puissance intériorisée). Aussi Nietzsche voit-il d'abord une dispute sur la question du rang des valeurs entre les guerriers et les prêtres.

Du fait que cette compréhension de la morale permet la constitution de types, elle ne doit pas être réduite à la réalité des hiérarchies sociales : une hiérarchie sociale est une condition première de la création d'une évaluation, mais, selon Nietzsche, les évaluations peuvent devenir indépendantes de leur terrain de naissance. L'origine fait comprendre comment une valeur est née, elle ne fait pas encore comprendre pourquoi elle s'est perpétuée. En conséquence, un esclave, au sens de Nietzsche (un faible), peut très bien être un maître, dans un sens plus prosaïque, c'est-à-dire posséder du pouvoir et des richesses. Les hiérarchies sociales permettent seulement de comprendre comment des types moraux ont été rendus possibles, et la question reste de savoir quel type d'hommes l'ont ensuite transmise (et par quels nouveaux moyens).

Quant aux "types", ce sont des interprétations généalogiques que l'on ne rencontre pas telles quelles dans la réalité (des traits typiques opposés peuvent par exemple se trouver liés).

Les deux sources de la morale.
Il y a donc, selon Nietzsche, une dualité fondamentale en morale, dualité qu'il avait déjà formulée clairement dans Humain, trop humain et Aurore : la morale des forts et la morale des faibles, cette dernière trouvant son origine dans son opposition à la première.

La morale des faibles et le ressentiment.
La morale des faibles se caractérise par son ressentiment ; Nietzsche en décrit ainsi le mécanisme psychologique :
« Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l'empire de la ruse vindicative de l'impuissance, se mettent à dire : « Soyons le contraire des méchants, c'est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n'offense, ni n'attaque, n'use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes. »- Tout cela veut dire en somme, à l'écouter froidement et sans parti pris : « Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. » - Mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l'insecte (qui, en cas de grand danger, fait le mort, pour ne rien faire de trop), grâce à ce faux monnayage, à cette impuissante duperie de soi, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse même du faible - c'est-à-dire son essence, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et indélébile - était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. Cette espèce d'homme a un besoin de foi au « sujet » neutre, doué du libre arbitre, et cela par un instinct de conservation personnelle, d'affirmation de soi, par quoi tout mensonge cherche d'ordinaire à se justifier.
La morale des faibles est donc l'expression de ce ressentiment : le ressentiment est l'affect d'une volonté vaincue qui cherche à se venger, c'est-à-dire qu'il est le symptôme d'une vie décroissante, qui ne s'est pas épanouie. Cette vengeance s'exprimera par des valeurs créées pour lutter contre les forts, en dévalorisant leur puissance (le fort devient le méchant par opposition au bon). Ainsi, selon Nietzsche, la pitié, l'altruisme, toutes les valeurs humanitaires, sont en fait des valeurs par lesquelles on se nie soi-même pour se donner l'apparence de la bonté morale et se persuader de sa supériorité ; mais sous ces valeurs illusoires fermente une haine impuissante qui se cherche un moyen de vengeance et de domination. Le christianisme, l'anarchisme, le socialisme, etc. sont des exemples de morales du ressentiment.

« La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs : le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d'une triomphale affirmation d'elle-même, la morale des esclaves oppose dès l'abord un « non » à ce qui ne fait pas partie d'elle-même, à ce qui est « différent » d'elle, à ce qui est son « non-moi » : et ce non est son acte créateur. Ce renversement du coup d'½il appréciateur - ce point de vue nécessairement inspiré du monde extérieur au lieu de reposer sur soi-même - appartient en propre au ressentiment : la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d'un monde opposé et extérieur : il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir ; son action est foncièrement une réaction. »

La morale des forts.
En sens contraire, la morale des forts exalte la puissance, c'est-à-dire l'égoïsme, ou plaisir d'être soi, la fierté, l'activité libre et heureuse. Ces valeurs sont essentiellement le résultat d'une spiritualisation de l'animalité qui peut alors s'épanouir heureusement. Ainsi en Grèce la sexualité est-elle exprimée dans les cultes de Dionysos et dans l'art ; chez Platon, le désir de savoir est la conséquence d'une spiritualisation de l'instinct de reproduction. La morale des faibles agit en sens contraire, en cherchant à détruire à la racine tous les instincts, par haine de la vie, c'est-à-dire par suite d'une violence intériorisée qui ne peut s'exprimer que sous la forme négative de la destruction de soi (c'est le mauvais de la morale aristocratique). Par contraste, ce qui caractérisera le mieux une morale de forts, ce sera sa capacité d'élever des hommes cultivés, inventifs, actifs, doués d'une volonté forte et constructive.

On ne doit pas cependant ignorer que les forts, dans l'histoire, sont tout d'abord (terme souligné par Nietzsche dans le premier aphorisme de la neuvième partie de Par-delà bien et mal) des hommes violents, mais cette violence n'est pas d'une même sorte que la violence du faible, qui lui aussi veut la puissance, mais par d'autres moyens. La violence du fort est spontanée et sans arrière-pensées, elle n'est pas vindicative, tandis que la violence du faible est calculée, et c'est une violence au service du ressentiment, i.e. de la haine. Bien que la force ne soit pas chez Nietzsche nécessairement exprimée par la violence, et, qu'en outre, la spiritualisation des instincts les plus agressifs soit la forme la plus haute de la culture, il reste que la "spontanéité" du fort est en premier lieu particulièrement cruelle, quelle que soit la civilisation considérée :

« Cette "audace" des races nobles, audace folle, absurde, spontanée ; la nature même de leurs entreprises, imprévues et invraisemblables - Périclès célèbre surtout la ῥαθυμία des Athéniens - ; leur indifférence et leur mépris pour toutes sécurités du corps, pour la vie, le bien-être ; la gaieté terrible et la joie profonde qu'ils goûtent à toute destruction, à toutes les voluptés de la victoire et de la cruauté : - tout cela se résumait pour ceux qui en étaient les victimes, dans l'image du "barbare", de "l'ennemi méchant", de quelque chose comme le "Vandale". »
Cette violence n'est pas une fin en soi, mais est le socle de l'élévation humaine, sans lequel l'homme se renie et se mutile en tant qu'animal. L'ensemble des instincts qui font voir la proximité de l'homme avec la bête doit être, pour Nietzsche, spiritualisé, car cette spiritualisation est une augmentation de la volonté de puissance, par exemple dans la création artistique. Ainsi, lorsqu'il examine le processus d'élévation du fort, Nietzsche, qui a souligné la barbarie première de ce fort, ne met pas en avant la force physique, mais bien l'âme. Et, dans Ainsi parlait Zarathoustra, il s'adresse ainsi aux hommes violents :

« Le beau est imprenable pour toute volonté violente. [...]
Et je n'exige la beauté de personne comme de toi, homme violent : que ta bonté soit la dernière de tes victoires sur toi-même. [...]
Car ceci est le secret de l'âme : c'est seulement quand le héros l'a quittée que s'approche d'elle en silence — le surhéros. — »
La violence du faible est en revanche pour Nietzsche problématique, si elle domine : c'est une violence cruelle, une violence pour la vengeance, et elle ne se laisse pas facilement convertir en activités créatrices, mais se transforme plus aisément en systèmes de cruauté, i.e. en religions ou en morales visant à abattre l'existence même de ce qui est différent.

Il faut alors souligner l'importance de cette opposition des deux morales qui structurent l'histoire de l'Occident : tout ce qui est fort a créé ce qui est bon, la philosophie et l'art grecs, ce qui est faible a créé la religion monothéiste et son système de répression de la force qui est encore le notre aujourd'hui. La question qui se pose à Nietzsche est donc de savoir comment un tel système a pu se développer à partir du ressentiment et de l'intériorisation de la volonté de puissance.


L'intériorisation.
L'impossibilité pour les castes soumises à une discipline sévère et pour les peuples soumis d'extérioriser librement leurs forces ne fait pas disparaître ces forces. Nous trouvons dans le second cas l'origine du ressentiment des valeurs morales. Nietzsche met ici au jour un phénomène "prémoral" qui consiste en le retournement des forces vers l'intérieur : intériorisation qui va permettre le développement de l'âme et l'approfondissement de la psyché humaine en une variété de types inconnus jusqu'alors.

Les pulsions naturelles de conquête, opprimées par des facteurs extérieurs (État, éducation, ...) se retournent contre l'individu opprimé, en lui-même, créant un malaise, dont l'origine lui reste inconnu, qu'il va rationaliser en termes de faute, mauvaise conscience et culpabilité.

L'interprétation religieuse.
Ce phénomène d'intériorisation est diversement interprété. Il reçoit en particulier une interprétation religieuse, et, dans le cas du ressentiment des faibles, l'intériorisation, qui est une cause de souffrances morales et physiques, va trouver dans le christianisme une interprétation en tant que péché.

L'invention de la culpabilité.
Selon Nietzsche, en effet, l'inversion morale des valeurs par les faibles, ne suffit pas à expliquer la puissance avec laquelle elle s'est imposée dans l'histoire. Il y faut encore l'intervention du prêtre, dont nous avons vu qu'il s'oppose, dans une rivalité de castes, au guerrier (et au politique). L'invention du prêtre chrétien est la réinterprétation de la souffrance en tant que culpabilité de celui qui souffre : alors que la faute était rejetée sur le méchant, c'est maintenant pour ses propres fautes que le faible souffre.

Judaïsme et christianisme.

Le problème de la souffrance
L'interprétation religieuse de l'existence permet à Nietzsche de dégager deux attitudes fondamentales face à la souffrance, qu'il résume par la formule : Dionysos contre le Crucifié.

La première attitude consiste à percevoir la souffrance comme un stimulant pour la vie ; la tragédie grecque en est un exemple. La seconde attitude consiste à se replier sur soi, à réagir, en sorte que l'on ne puisse plus agir. De ce fait, l'interprétation de la souffrance est ainsi en même temps une évaluation de la réalité....
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# Posté le lundi 16 février 2009 09:58